—Pas étonnant que sa petite fille ait des attaques d’épilepsie, si elle a suivi le même régime! On a dû la conduire à l’hospice ...
—Et qui paye tous ces frais de maladie, qui soigne et entretient cette multitude d’alcooliques qui encombrent nos hôpitaux? C’est nous, madame Paquin, c’est nous qui casquons, c’est notre argent qui valse. Voilà ce qu’on oublie. Mais il ne faut pas gêner le commerce de MM. les marchands de vin, ah mais non! Il n’y en a pas encore assez; il faut les encourager, les stimuler ... D’abord ça rapporte gros au Trésor, puis ce sont eux qui soutiennent nos hommes d’État; c’est chez eux que se font nos députés, nos conseillers municipaux et généraux, tout le tremblement! Alors, vous comprenez bien, on leur doit des égards en échange. Tout ce monde-là se donne la main, s’entend comme larrons en foire. Aide-moi, je t’aiderai!
—Il y en a cependant à chaque porte, de ces empoisonneurs, et plutôt deux qu’un.
—Et vous en voyez tous les jours surgir de nouveaux. C’est comme une marée qui monte ... Ça va de pair avec nos députés, tenez! Avoir 600 députés! Avec les sénateurs, ça fait 900 représentants! 900!... Comment voulez-vous que ces gens-là se mettent d’accord? Et à quoi cela sert-il, bon Dieu, qu’ils soient si nombreux? A quoi?... Ah! voilà le malheur, madame Paquin; tout le monde aujourd’hui veut gouverner la France! Rien que des politiciens et des marchands de vin! Tout le monde,—et surtout les moins préparés, les plus inexpérimentés, les plus incompétents, les plus ignares,—tout le monde a son plan de gouvernement, tout le monde aspire à tenir la queue de la poêle! Ah là là, mon Dieu! Ça me rappelle le siège, tenez, madame Paquin, l’hiver de 70. Je revois encore un malheureux petit bossu, tailleur d’habits, convaincu mordicus que lui seul pouvait sauver le pays, clabaudant sans cesse que tous nos ministres et gouvernants, à commencer par Gambetta, et tous nos généraux, y compris Faidherbe et Chanzy, n’étaient que des moules, des moules, pas autre chose! «Ah! si c’était moi! Ah! nom d’un chien! Nous aurions déjà fait la trouée, opéré notre jonction avec l’armée de la Loire! Ah oui! Et que ça ne traînerait pas, tonnerre de Brest!—Mais comment? comment? lui demandait-on.—J’ai mon plan, et qui vaut mieux que celui de Trochu, allez!» On finit par le conduire à la place et l’interroger. Son plan, savez-vous en quoi il consistait, madame Paquin? A supprimer les fusils et les remplacer par des arbalètes! «Avec une bonne compagnie d’arbalétriers, je me charge de traverser les lignes allemandes! Je garantis de faire la trouée!» s’écriait-il. Eh bien, voilà! Nous avons une foultitude de tailleurs comme ça, et de cordonniers, de chapeliers, de serruriers, de menuisiers, d’épiciers, de charcutiers, de pharmaciens, de vétérinaires ... et d’horlogers aussi! Car qu’est-ce que je fais en ce moment même? ajouta en riant le petit père Jean-Louis. Vous voyez comme cette maladie est contagieuse, madame Paquin? Voilà que je me mêle aussi de discuter et de critiquer, de prôner mon ours ... Comme s’il n’y en avait pas assez d’autres, pas assez sans moi! Mais c’est qu’on ne peut pas se retenir, quand on voit ce que l’on voit!
—Ah oui, m’sieu Jean-Louis, quand on voit ... Ah Seigneur! Ainsi la petite Birotte, Tavie Birotte? N’est-ce pas dégoûtant, plus ignoble encore que la mère?
—J’y pensais. Quelle famille!
—Oui, quelle famille!
—Si encore ce n’étaient là que des exceptions, des faits ne se produisant que très rarement, par accident, on comprendrait! Mais pas du tout! C’est tous les jours et par centaines que de pareilles ignominies se commettent. Il suffit d’ouvrir un journal ...
—Sans compter ce que les journaux ignorent ou ne peuvent pas dire, observa judicieusement la fruitière. On se plaint souvent qu’il n’y a plus d’enfants, m’sieu Jean-Louis; eh bien, je crois de plus en plus que c’est la pure vérité.