—Quelle joie, hein? Comme votre cœur de mère, chef-d’œuvre de la nature, au lieu de se briser de douleur à cette séparation, bondirait d’allégresse! Ce n’est cependant pas pour vous, c’est uniquement pour cette malheureuse fillette que j’ai fait des démarches. Patientez donc un peu: vous boirez après!

—Mais, monsieur ...

—Et ne la maltraitez pas,—même pour la corriger de ses mauvaises habitudes: car elle en a toujours, de mauvaises habitudes, cette chère petite, c’est immanquable!

Vous vous moquez, monsieur; vous ne croyez pas dire si vrai, et cependant! Je ne sais où cette gamine est allée chercher ses vices ...

—Peut-être pas bien loin, murmura le commissaire.

—Elle est corrompue jusqu’aux moelles!

—Naturellement! Tout naturellement! Enfin, madame, je vous y exhorte encore, faites attention! Un peu de patience!»

Hélas! Il faut croire que la patience, pas plus que la douceur et la sobriété, n’était la vertu dominante de Mme Benneckert, car huit jours après, pas plus tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans Cœur dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère et la fille étaient venues s’installer à un quatrième étage, en quittant la rue Vaneau.

Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial abandon, lasse d’avoir faim, faim de pain, de soleil et de tendresse, lasse de souffrir, de s’étioler, de mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à dix ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait et auquel elle n’échapperait point, la pauvre fillette ouvrit la fenêtre et s’élança.

Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère d’avoir, par ses violences et sévices, provoqué ce désespoir et indirectement causé cette mort. Mais l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations. Le corps de l’enfant portait bien des traces de coups: n’avait-il pas fallu essayer de combattre ses instincts pervers, de la corriger de ses «mauvaises habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants pour altérer sa santé; les marques laissées par eux étaient peu apparentes et ne pouvaient motiver la mise en arrestation de la mère. Ce qui n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se briser le crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux trois quarts morte, morte de privations et de consomption, morte de faim. Sa mère ne l’avait pas tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée de vivre. Et la petite martyre avait décidé d’abréger son supplice, de s’enfuir de cette terre maudite: elle s’en était allée, selon la remarque du chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait plus y tenir, ne pouvait plus rester».