—Nous ne voulons plus être protégées!
—Je le sais, vous le dites toutes assez haut. Et comme on est toujours le réactionnaire de quelqu’un, vous vous êtes déjà laissé dépasser par vos consœurs de New-York. Il en est là-bas qui non seulement déclarent ne plus vouloir de protecteur, mais prétendent protéger à leur tour, dominer plutôt, courber l’homme sous leurs larges, lourds et robustes pieds. Nous qui les aimons menus, fins et artistement cambrés! Ah! nous sommes loin de compte! Reste à savoir ce qu’il adviendra ... J’entendais un jour M. Paul Janet nous dire, dans une de ses leçons à la Sorbonne, qu’«en dehors du mariage, il n’y a que la polygamie», et que «celui qui se présente dans la famille comme un libérateur et propose à la femme la révolte comme moyen d’affranchissement, n’est qu’un oppresseur hypocrite, un méprisable charlatan, qui demande tout et ne donne rien». Voilà la vérité. Je crains fort, ma chère Katia, je crains fort que cette protection dont les femmes ne veulent plus, cette émancipation à laquelle elles travaillent si activement, ne se transforme pour elles en la plus dégradante servitude, la pire misère ...
—Comment cela?
—C’est que ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite, c’est l’amour,—l’amour tel que vous l’entendez. Vous vous attachez généralement, vous autres femmes, à celui à qui vous vous êtes données, vous aimez ce qui dure ...
—C’est notre éloge,—notre supériorité.
—Je n’y contredis nullement, chère amie, je ne discute pas. Mais nous, au rebours, nous aimons ce qui change. L’inconstance est dans la nature du mâle. C’est une loi physique de toutes les espèces, une loi souveraine et inéluctable. Aussi, quand j’entends des femmes comme les Magloire, les Cherpillon, les Bombardier, les Bals, les Potarlot, et autres illustres championnes du bonheur futur, décréter «l’amour libre», je me tiens les côtes de rire. Comme si l’on avait attendu ces dames, comme si l’on avait eu besoin jusqu’ici de leur permission et bon plaisir pour aimer ... librement! Comme si la polygamie n’avait pas toujours été en honneur, constante pratique et coutume fervente d’un bout du monde à l’autre! Mais si ces dames avaient un grain de bon sens sous la dure-mère, c’est précisément l’opposé qu’elles devraient recommander et réclamer, c’est l’amour non libre. Il faut croire que ça les gênerait ...
—En ce qui me touche, je vous prie de croire ...
—Je ne parle pas de vous, Katia, je ne me permettrais point ... Et encore, ces dames, ce que j’en dis, c’est pure plaisanterie. Tant il y a que seul l’amour non libre, l’amour restreint, exclusif et légal, l’amour uni au devoir et retenu par lui, le mariage, pour le désigner par son nom, peut relever la femme, lui assurer dignité et sécurité. L’homme y a bien moins intérêt que vous, au mariage, et sa nature, ses instincts, tout son être, le sollicite, au contraire, à papillonner et vulgivaguer.
Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille,
ou qui ne sommeille pas, ce qui est plus exact. Le mâle, une fois l’aube printanière passée, est dominé par l’amour charnel, avec variations de sujets. Il obéit à des considérations le plus souvent exclusivement physiques et matérielles. Il recherchera telle ou telle couleur de cheveux, telle ou telle carnation, telle finesse de taille ou de pied, telle ampleur d’épaules, de poitrine ou de hanches. Vous vous efforcez presque toujours d’unir l’amour-cœur à l’amour-sens, en d’autres termes, le bonheur au plaisir,—ce qui est très difficile et cause la plupart de vos tourments; nous, bien moins ambitieux mais bien plus pratiques, nous nous contentons du plaisir; aussi sommes-nous généralement moins déçus et moins malheureux que vous. Nous subissons, bien moins que vous aussi, l’influence de l’enfant né ou près de naître: ce sentiment de l’amour paternel ne s’éveille en nous que peu à peu et plus tard. Rien, en somme, si ce n’est vous-même, votre tendresse, vos soins, votre aménité, vos qualités de cœur, rien ne retient près de vous l’homme qui vous a possédée et en qui, par suite, vous n’avez plus à éveiller de curiosités, plus d’exigeants désirs à provoquer ni espérer. Et, à défaut de sollicitude, de complaisance et d’affection, vous vous imaginez le séduire et l’enchaîner en lui imposant votre science, vos discussions et chicanes, vos droits politiques ou autres, en vous faisant hommes comme lui et en entrant en lutte avec lui? Joli moyen! D’autres que moi vous en ont averties: «Veut-on rendre le mariage impossible? Il suffit de considérer la femme comme l’égale de l’homme et lui accorder les mêmes droits qu’à lui.» Mais pardon! J’oubliais que justement vous n’en voulez plus, du mariage. Or, comme l’homme paraît y tenir encore moins que vous ... Quel intérêt, hormis la dot, a-t-il à se marier? Vous vous rappelez la brutale déclaration de Napoléon Ier à ce sujet: «Sans la maladie et la souffrance, où est l’homme assez sot pour s’agencer d’une femme?»