—Comment! Nous en avons un?

—C’est à vous, en fin de compte, qu’appartient la plus belle part, car rien ne vaut ici-bas la bonté, rien n’est au-dessus du dévoûment et du sacrifice. Nous, pour revenir à mon propos, tant que nous n’avons ni gastrite ni rhumatisme, la liberté reste notre plus précieux bien, et à l’émancipation de la femme et à la faillite du mariage, l’homme, ou plutôt les événements, le cours et la force des choses, répondront de plus en plus par la banqueroute de l’amour, par la prostitution de la femme. Les extrêmes se touchent,—ce vulgaire proverbe est d’une vérité flagrante: l’extrême civilisation confine à l’extrême barbarie, et, grâce au nombre toujours croissant de déclassées, d’inclassées plus exactement, que nos innombrables écoles, collèges et lycées de filles déversent sans relâche sur le pavé, le trottoir est encombré; comme après les razzias, dans les caravanes et marchés d’Afrique, et plus, bien plus encore, la femme abonde sur la place. Or, vous connaissez, Katia, les conséquences de la loi de l’offre et de la demande? Ce qui abonde, ce qui s’offre ou est offert en quantité et de tous côtés, tombe rapidement en dépréciation. Quelques-uns de mes amis se sont amusés à dresser une statistique comparative des prix de louage et tarifs de la courtisane d’aujourd’hui et de celle d’il y a trente ou quarante ans: ah! mon amie, quel enseignement! quel rabais!

—Tant que cette période d’évolution ne sera pas franchie ...

—Oui, c’est votre argument habituel; aussi je vous réplique, comme de coutume, que toutes les époques peuvent être qualifiées périodes d’évolution, quart-d’heure de transition. En attendant, ce sont vos contemporaines, les pionnières de ce radieux et délicieux avenir, qui peinent et pâtissent; c’est pour elles que ce quart-d’heure est celui de Rabelais. Grand merci elles vous doivent! Si encore, à ces lutteuses et ces apôtres, on savait gré de leurs souffrances et de leur vertu; mais pas du tout! A l’émancipée, à la femme à diplômes, à culottes et à bulletin de vote, à la femme-homme, l’homme préférera toujours la vraie femme, la femme-femme,—voire la femme-fille, la courtisane, surtout si celle-ci est avenante et jolie. A quoi peut-elle lui servir votre femme-homme? A rien! C’est un repoussoir et un éteignoir.

—Toujours l’éloge de la courtisane!

—Moins son éloge que la constatation de son triomphe, de sa recrudescence et sa prolification, de sa nécessité aussi et de son indéfectibilité.

—Et toujours la sensuelle et brutale passion du mâle!

—Eh oui!

—Non. Viendra un jour où l’amour ne sera plus ce qu’il est à présent; il se transformera, se spiritualisera, il s’épurera ...

—Je le déplore d’avance, en ce qui me concerne, chère amie; mais, en attendant, comme il n’est pas spiritualisé ni épuré, tenez-vous donc dans la réalité, vivez donc dans le temps présent ...