—Je suis, laissez-moi vous le rappeler, Séverin,

Je suis un citoyen des siècles à venir.

—Mais comment, voyons, comment diable! faites-vous pour être si bien renseignée sur l’avenir? Qui vous a prédit ces épurations ou purifications, ces réformes, refontes et régénérations, toutes ces belles choses?

—A vous entendre, on croirait que je suis seule à penser de la sorte! Désabusez-vous, nous sommes légion. Je vous citerai, entre autres, M. Jules Bois, qui nous prédit que «nous serons un jour débarrassés de l’obsession de l’amour physique, et que ce jour-là sera un jour de bénédiction».

—Bénédiction? Heu! heu! Faudra voir, et nous ne serons malheureusement plus là pour vérifier. Cette obsession, en tout cas, n’est pas si désagréable: elle a son charme; c’est même grâce à elle que l’humanité se continue et se perpétue. Aussi je me demande ce qu’il adviendra d’elle lorsque vous nous aurez débarrassés ... Plus d’enfants alors? La frigidité, l’infécondité, la stérilité? C’est toujours là que nous aboutissons, remarquez-le.

—Cela ne m’épouvante nullement. Tant que vous n’aurez que servitude et misère à nous offrir, quel intérêt avons-nous à procréer?

—Mais, s’il ne reste plus personne sur terre, qui jouira de votre eldorado?

—Il restera toujours assez de monde pour qu’on se rattrape ensuite et qu’on repeuple. L’important est de réduire la souffrance à son minimum d’intensité, d’obtenir le maximum de bonheur ...

—Évidemment! C’est ce que nous cherchons tous. Il n’y a que les moyens qui diffèrent. Pour mon compte, je ne crois pas que la suppression du mariage et l’avènement de l’amour libre contribuent jamais à la sécurité et à la félicité de la femme. Non. Et M. Jules Bois, que vous invoquiez tout à l’heure, est de mon avis. Lui-même reconnaît que «le nombre des unions libres a beau augmenter, la femme n’en est pas plus heureuse, au contraire.[13] » Au contraire! Tout à fait ce que je soutiens. Vous ne voulez, vous, personnellement ni de la polygamie, ni de la polyandrie ...

—Non, certes! protesta Katia. Par respect pour l’être humain, par dignité, par je ne sais quel sentiment de propreté physique et morale, toute promiscuité me répugne, et je me demande même comment, vous autres hommes, vous n’éprouvez pas ce dégoût, comment aussi la jalousie ne se glisse pas en vous, malgré vous, ne vient pas troubler vos charnelles convoitises, vos ruts ...