Il ne pouvait espérer de lui la réparation à laquelle Alice avait droit: bien que vivant à Paris en garçon, Ernest de Brizeaux était marié, marié à une digne et sainte femme, qu’il avait reléguée au fond de sa province et laissait cloîtrée dans ses dévotions et œuvres pies.
La scène qui éclata entre le séducteur et le père d’Alice Cherpillon, nul n’a pu la raconter en détail; seul le résultat en a été connu: M. de Brizeaux fut trouvé par une domestique,—sa cuisinière, qui rentrait du marché,—gisant sans vie sur le tapis de son cabinet de travail, au milieu d’une mare de sang. Il avait les intestins perforés et le cœur troué de coups de couteau,—d’un couteau algérien, à lame recourbée en forme de yatagan, qui lui servait de coupe-papier et traînait toujours sur sa table.
De lui-même et séance tenante M. Cherpillon alla dénoncer son crime au commissaire de police voisin et se constituer prisonnier. Mais comment l’avait-il commis, ce crime? Quels en avaient été les préludes? Une rixe s’était-elle déclarée auparavant entre les deux interlocuteurs? Quelles paroles avaient été échangées dès l’abord? Qu’avait-il dit?
«Sais pas ... Sais pas ... bégayait-il tout ahuri et affaissé, assommé. Ne me rappelle plus.. Le couteau? Oui, je l’ai pris ... J’ai dû ... Probablement! C’est quand je l’ai vu tomber que je suis parti ... C’était ma fille, mon enfant chérie, monsieur! Je n’avais autant dire que celle-là! On pouvait bien me la laisser ... m’en laisser une au moins! Ma pauvre Alice! Ma pauvre petite Alice! Ah!»
Et il éclatait en sanglots.
Traduit en justice un mois plus tard, il fut acquitté; mais il ne reprit pas ses fonctions administratives: mis en demeure de postuler la liquidation de sa pension de retraite, il alla se réfugier avec sa fille cadette dans un coin perdu de Bretagne. Mme Zénobie Cherpillon et sa fille Olympe continuèrent à résider à Paris et à y prêcher la bonne parole.
Plus lamentable encore fut la fin du député de Seine-et-Loire, de Léopold Magimier, cet autre salomonien.
Étaient-ce les beautés et sublimités de la vie américaine, ces instructives et suggestives anecdotes, dont Clara Peyrade possédait un si vaste répertoire à l’usage de ses clients; étaient-ce plutôt les charmes secrets et les intimes talents de cette prêtresse, à qui sa littérature et son expérience, plus encore que sa plastique, auraient valu de prendre rang, chez les Grecs, dans le cortège d’Aspasie, à côté de Læena ou de Laïs, parmi ces incomparables hétaïres, si savamment élevées à Lesbos, à Milet, à Corinthe, et précieuses et exquises amies de Périclès et d’Alcibiade? Tant il y a que les visites de Magimier à cette déesse devenaient de plus en plus fréquentes, qu’il ne quittait pour ainsi dire plus son sanctuaire de la rue de Maubeuge et déposait à ses pieds des offrandes tout à fait surérogatoires. Il gâtait le métier.
Il en arriva à vouloir se substituer, lui tout seul, aux innombrables adorateurs et fidèles d’occasion à qui Clara se prodiguait si bénévolement, à prétendre même évincer «le petit homme», le complaisant et obéissant greluchon, qu’à l’exemple de toutes ses pareilles, elle avait associé à sa vie. Ce partenaire n’était autre que son compatriote et camarade d’enfance, le Bayonnais Léonce Teissèdre, avec qui Magimier l’avait aperçue jadis en tête-à-tête sur la terrasse d’un café du boulevard. C’était beaucoup exiger qu’une telle rupture. L’opération demanda bien des efforts, bien des reprises, et ne parut même jamais avoir complètement réussi. Clara tenait à Léonce au point de ne pouvoir se détacher de lui; elle l’avait dans le sang, selon son expression. Elle, dont le métier était de se livrer à tout venant le plus possible et de maintes façons, elle entendait garder, et pour elle seule, le chéri de son cœur. C’était sa revanche. Elle savait même fort bien lui démontrer qu’elle lui restait fidèle:
«Les autres, ça ne compte pas! Ah! si tu te figures, mon pauvre loup, que c’est pour mon plaisir! C’est pour leur galette, rien de plus!