—Je sais bien.

—Laisse faire, va, mon coco! Quand nous aurons amassé assez de pépètes, nous irons nous retirer dans notre patelin; nous choisirons un coin dans les Pyrénées ... Et si jamais je revois un homme, si jamais un de ces mufles-là ... Ah! nom d’une potence! il fera chaud!»

Magimier, avec sa toquade, vint déranger ce rêve idyllique et culbuter ce château en Espagne. D’abord il trouva moyen d’emmener Clara en voyage, en Suisse la première fois, en Italie l’année suivante, et de la séparer ainsi de Léonce et de sa clientèle. A leur retour d’Italie, il lui demanda de cohabiter avec lui, et il lui offrait pour cela de tels avantages pécuniaires que, malgré toute sa tendresse pour le petit homme, elle dut le sacrifier.

«Mais ne t’inquiète pas, mon Léonce, nous nous verrons tout de même! Mon singe ne sera pas toujours sur mon dos: ça serait malheureux! J’irai chez toi ... Nous nous arrangerons ... Puis, tu sais, si tu as besoin d’une couple de louis?

—Ce ne sera plus la même chose, ce ne sera plus comme avant!

—Mais si! Mais si! Ça vaudra même bien mieux. Voyons, est-ce que ça ne vaut pas mieux d’en avoir un seul, attitré, assuré, au lieu de trente-six? Dis? Toi-même, avoue-le, conviens-en! Tu sais bien que je n’aime que toi, mon Léonce, que c’est avec toi seul que je puis être heureuse, avec toi seul que je peux vivre?

—Bien oui, mais alors ... il y a mon loyer! Je ne peux plus aller chez toi ...

—Ne t’inquiète pas! Je suis là pour payer. Quand on s’aime, ce n’est pas comme quand on ne s’aime pas! Il n’y a pas à rougir de s’entr’aider. Tu en ferais autant pour moi ...

—Ah certes oui! S’il n’y avait qu’à vouloir!

—Tu me l’as dit souvent: «La vraie supériorité de la femme sur l’homme, c’est d’avoir toujours su se faire nourrir par lui;» c’est-à-dire par celui ou par ceux qu’elle n’aime pas. Ceux qu’elle aime, c’est tout différent! Elle ne leur demande rien, au contraire, elle se plaît ... C’est son devoir! On fait bourse commune, pas, mon chien-chien? C’est comme si nous étions mariés: tout ce que j’ai, c’est à toi; tout ce que tu possèdes m’appartient.»