—Estime-toi donc bien heureux, mon cher, que l’éducation de ton fils soit parachevée à si bon compte, et que ses inévitables fredaines te reviennent à si bon marché!»
Eh bien, non, M. Magimier père—Magimier junior—ne voyait pas les choses de la sorte, et, loin de savoir gré à Mme Bombardier des précieuses leçons qu’elle avait si généreusement pris à cœur de donner à Félicien, il était outré, exaspéré contre elle.
«Du moment que les deux sexes sont égaux ou équivalents, il faut que la loi soit la même pour l’un que pour l’autre! Il faut, comme je le lisais un jour dans un article de la fameuse féministe Elvire Potarlot, châtier aussi bien les douairières qui débauchent les petits pages, que les barbons suborneurs de tendrons et croqueurs de poulettes; aussi bien, comme elle disait, les vieilles cochonnes que les vieux cochons. Ou alors ne venez pas me parler d’égalité! Votre égalité ne serait plus que de la frime, puisque nous aurions deux poids, l’un pour les messieurs, l’autre pour les dames,—et deux mesures, l’une pour celles-ci, l’autre pour ceux-là. Or, le code pénal, articles 354 à 357, ne fait aucune mention des garçons, des mâles, en parlant des enlèvements de mineurs; c’est uniquement des filles qu’il s’occupe, des filles au-dessous de seize ans accomplis spécialement. Ah! il est temps de reviser tout cela, de faire régner l’égalité et l’équité sur terre, la véritable égalité, l’exacte et scrupuleuse justice, telles que la réclament, avec la vaillante Elvire, mon illustre frère et tous les esprits d’élite de notre siècle!»
Sans attendre l’avènement de ce règne, ce qui aurait pu le mener coucher loin, Magimier junior se lança à la poursuite de son fils et de la conquête ou conquérante d’icelui. Il avait appris que cette antique Dulcinée s’était, en quittant Paris, dirigée sur Gênes: c’est là qu’il se rendit aussitôt et commença ses recherches. Mais, mal aiguillé, il tomba sur une fausse piste, qui l’entraîna à Florence, puis à Rome, ensuite à Naples et à Sorrente, où il constata qu’il s’était absolument fourvoyé et qu’il lui fallait regagner son point de départ et reprendre sur nouveaux frais toute l’opération.
Le hasard vint à son aide.
Les vieilles pigeonnes sont exigeantes, et notre jeunet tourtereau, à force de roucouler sous les capiteux ombrages de Nervi, avait peu à peu senti une sorte de pesanteur et de torpeur l’envahir. Son appétit, au lieu de s’accroître, allait en diminuant; sa tête, par instants, lui semblait vide, comme si sa cervelle se fût liquéfiée et volatilisée; d’abondantes et débilitantes transpirations lui survenaient chaque nuit.
Un beau soir, sur les bords de cette mer enchanteresse, après un roucoulement longtemps prolongé, le tourtereau fut soudain frappé de mutisme et tomba en syncope. C’était l’anémie cérébrale qui continuait son œuvre, la paralysie qui se déclarait.
Trop de roucoulements, trop de bonheur pour un homme seul et pour un simple petit pigeonneau!
Un médecin de Gênes, mandé d’urgence, venait d’ordonner le transfert immédiat de Félicien dans une maison de santé de cette ville, quand M. Magimier père eut vent de la nouvelle et accourut pour reconnaître son fils, quasi-méconnaissable et en si piteux état.
Trois semaines plus tard, Mme Magimier étant venue rejoindre son mari, tous deux profitèrent d’une amélioration dans la santé du malade, pour le ramener en France, sous le toit familial.