Et, chemin faisant, M. Magimier père songeait:

«Tout de même, cette femme, cette dame Bombardier, cette vieille et abominable goule, est-ce que la loi ne devrait pas l’atteindre? N’y a-t-il pas là bien autre chose qu’un détournement de mineur? Une Anglaise, à qui l’on pince le coude en wagon, ou pour un baiser déposé sur le lobe de son oreille, se fait adjuger judiciairement je ne sais combien de livres sterling d’indemnité; et moi, si j’osais réclamer les moindres dommages-intérêts à cette sénile bagasse qui a détraqué et aux trois quarts tué mon enfant, on se gausserait de moi! Ah! il n’y a pas de justice, vraiment pas d’égalité ici-bas!»

Jalouse sans doute des prouesses de sa consœur et rivale Spartaca,—Angélique pour les collégiens,—Nina Magloire, cette autre insigne doyenne des émancipées et initiatrices, redoublait d’ardeur et accumulait exploit sur exploit. Volontiers elle s’écriait, avec la toujours galante Angélique: «Il n’y a pas de vieilles femmes! Restons jolies, mesdames! Restons jolies!» Avec elle, elle était convaincue, comme elle le disait un jour en propres termes, que «le devoir des femmes est d’être bonnes et encourageantes pour le jeune homme que son inexpérience tient, devant elles, timide et gauche; de susciter, avant l’heure, chez l’innocent, l’étincelle magique ... Mais, pour cela, s’empressait-elle d’ajouter, il faut avoir du cœur, beaucoup de cœur!» Et elle en avait,—presque autant que de tempérament.

Cette abondance de sentiments et cette extrême richesse de sang continuaient, par malheur, à lui valoir quantité de mésaventures.

D’abord, des déménagements très fréquents: les voisins n’appréciaient nullement, selon son importance et à son juste taux, cet enseignement anticipé donné à leur tendre progéniture; parfois même l’éducatrice, outre les bordées d’injures auxquelles elle avait droit, empochait de vigoureuses gourmades et sérieux horions. C’est ainsi qu’une mère, dont elle avait trop fréquemment attiré chez elle le fils aîné, un adolescent de quinze ans, et qui s’était aperçue du manège, prit fort mal la chose et distribua à Mme Magloire une telle volée de coups de manche à balai qu’elle lui cassa le bras.

Il y avait ensuite les mauvaises rencontres, les filouteries et vols à redouter: ces gentils éphèbes, que l’insatiable Nina introduisait si aisément chez elle, étaient loin d’être pour la plupart la fleur des pois de la jeunesse française. Au lieu de payer la leçon,—ce qu’on ne leur demandait pas, loin de là,—ils pouvaient avoir la fantaisie de se la faire payer, et à un prix absolument exagéré, et de force, avec menaces et violences, s’il était nécessaire. Toute faute, imprudence, défaillance ou sottise, reçoit peu ou prou et tôt ou tard son guerdon ici-bas: Nina Magloire l’avait déjà plus d’une fois constaté.

Ainsi un soir de mai, un beau soir plein d’étoiles et de molles et tièdes brises, qu’elle avait pris place sur l’impériale presque vide d’un tramway, à côté du plus prévenant et charmant jouvenceau, elle ne tarda pas à remarquer—ô surprise! ô bonheur!—que ce galant page la serrait de près, que ses doigts même osaient frôler sa taille ...

Elle, aussitôt, de lui décocher, avec une fulgurante œillade, un sourire empli de gratitude et d’encouragement.

Le damoiseau, qui n’avait pas besoin de tant d’instances ni de commentaires, et avait sûrement déjà accompli ses caravanes et gagné ses éperons, de se rapprocher davantage, de se blottir tout contre cette avenante voisine, si mûre et si maigre qu’elle fût, et de glisser de plus en plus sa main indiscrète ...