—Séverin! Comment pouvez-vous concevoir de telles vilaines pensées? M. Chézurier vient chaque jour vous voir; il vous témoigne la plus affectueuse sollicitude; il affirme qu’un changement d’air, un séjour prolongé dans le voisinage de l’Océan, vous sera des plus salutaires et vous rétablira promptement ...
—Il n’y a que vous, Katia, vous seule! Si je me rétablis jamais, ce sont vos soins ... Si je ne suis pas abandonné, c’est à vous que je le dois! Et je ne peux même plus baiser vos chères, chères petites mains, que j’aimais tant! Si je guéris, je resterai défiguré, hideux, abject ... comme un monstre!
—Vous broyez du noir à plaisir! C’est fou! Cette plaie se fermera et disparaîtra. Vous n’êtes pas du tout hideux, pas du tout repoussant ... Prenez mes mains, tenez, les voilà! Elles sont à vous!
—Non! Non!»
Et cette même femme qui, jusqu’alors, toujours retenue par ses scrupules de dignité et de fierté, par son excessif respect d’elle-même, n’avait jamais manqué de dérober ses mains aux caresses et aux baisers de leur enthousiaste admirateur, elle les lui abandonnait pleinement à présent, les lui portait d’elle-même aux lèvres,—à ses lèvres rongées, tuméfiées, saignantes et sanieuses, horribles.
Telles, ces religieuses embrasées de l’amour divin, ces saintes et étonnantes hystériques, qu’aucune immondice ne rebute, qui se complaisent à surmonter tous les dégoûts.
Le soir même où Séverin Veyssières, accompagné de l’ardente nihiliste, devenue sœur de charité laïque, et non moins passionnée et exaltée dans cet apostolat que dans le précédent, prenait le train pour Arcachon, le dîner mensuel des Salomoniens—on était justement au premier mardi de mai—avait lieu dans la salle attitrée du restaurant Margery.
Tous étaient là,—tous les survivants et les restants. Sambligny, qui remplissait encore, après Nantel, les fonctions de secrétaire-recruteur, n’avait jamais eu si belle mine que depuis son veuvage, et n’avait jamais si chaleureusement recommandé le célibat à son personnel administratif.
«Cœlum habitat, il habite le ciel, le célibataire, croyez-en toujours la science étymologique, et restez plus que jamais convaincus, mes amis, que les meilleurs mariages sont ceux qui ne se font pas. Vous n’avez aucun, absolument aucun intérêt à vous marier, même à vous marier avec une femme très riche. Si elle vous apporte trente mille livres de rente, elle se croira obligée d’en dépenser quarante mille, et vous y serez encore de votre poche. Si elle n’a pas le sou, il y a de très grandes probabilités pour qu’elle ait été élevée en millionnaire,—comme on élève à peu près toutes les jeunes filles d’à présent. Elle saura parler chinois et résoudre une équation du second degré, cultivera le pastel et la musique, mais ne sera pas capable de faire cuire une côtelette, pas même d’allumer le feu. Elle croirait déroger d’ailleurs, si elle essayait de s’initier à ces viles besognes, si elle touchait au charbon, lavait sa vaisselle ou descendait sa boîte à ordures. Fi! Fi donc! Il lui faudra une bonne, sinon deux, et qui les paiera, ces intruses indispensables? Ce sera vous. Madame voudra avoir son salon, son piano, son jour de réception, ses five o’clock et autres balançoires; elle devra rendre ses visites et ses dîners; et qui soldera ces frais de toilette, d’apparat et de voitures? Ce sera monsieur, toujours monsieur, toujours vous, mes petits amis. C’est toujours vous qui serez les dupes du marché et les dindons de la farce. Gardez donc précieusement, envers et contre tous, impitoyablement et férocement, ce premier de vos biens: l’indépendance. Vous pouvez, comme dans la chanson, parcourir le monde et courtiser tout à votre aise la brune et la blonde, vous ne rapporterez jamais chez vous plus de deux oreilles. Il n’y a rien de meilleur ici-bas que l’amour, mais,—croyez-en la sagesse de Salomon, aussi bien que celle du dix-huitième siècle,—l’amour charnel, l’amour sensuel, l’amour varié, l’amour amusant, et non celui qui vous rend sombres, inquiets, exclusifs, jaloux et méchants, qui vous torture, vous exaspère, vous affole. La bonne déesse, c’est la Vénus physique, la Vénus Coliade, si chère aux anciens, la Vénus Hétaira, Pandemos ou Vulgivaga, la Vénus Meretrix, toujours Victrix, perpétuellement victorieuse, triomphante et toute-puissante, en dépit de tous les repoussoirs, de toutes les politiciennes, viragos, émancipées et toquées. C’est celle-là, cette grande Astarté, cette irrésistible Aphrodite, qu’il faut honorer et pratiquer, mes amis, et non l’autre,—et non perdre votre temps à flirter, implorer, soupirer, baguenauder et vous morfondre ... Laissez cela aux imbéciles. Ditesvous bien qu’il n’y a rien de plus agréable, de plus commode et de plus économique que les prêtresses attitrées de l’incomparable divinité, rien de plus gênant, collant, fastidieux et dispendieux que les tendresses non tarifées et prétendues gratuites. N’appréciez jamais les femmes qu’au point de vue plastique: c’est le seul intéressant, le seul intelligent et affriolant; et sachez toujours prendre ces dames avec plaisir et les quitter sans regret. Tels sont, chers amis, les principes et règles de vie que l’expérience des siècles et la sapience humaine m’ont légués et vous dictent par ma bouche. Conservez-les dans vos cœurs, méditez-les pieusement, afin de les appliquer sans relâche, jusqu’au jour où il plaira au Divin Maître de vous rappeler à lui et de vous convier à jouir, avec les anges, de l’éternelle félicité. Ainsi soit-il!»
Malgré les vides dus à la mort ou à la maladie, le banquet salomonien avait gardé sa pleine liberté d’allure, sa rondeur et son entrain. On n’avait pas encore remplacé les manquants, et on hésitait à le faire: rien ne pressait.