—C'est la petite Desormeaux, Mlle Adrienne Desormeaux, dont le père, un veuf encore vert, malgré son rhumatisme, possède un grand chantier de bois et une scierie à l'extrémité du faubourg Saint-Étienne;—ce qui ne l'empêche pas d'habiter tout près de nous, rue Haute…, cette longue maison basse, précédée d'une cour avec grille…
—Ah! comment! C'est là?
—Oui, c'est là. Je m'étonne qu'il faille te l'apprendre. Je croyais bien que…
—Mais toi-même, comment es-tu si bien renseigné?
—Belle malice! exclama Lardenois. Mlle Desormeaux passe tous les matins avec sa bonne…; oui, tous les matins!… depuis deux mois au moins, époque de sa sortie du couvent, j'imagine…, entre huit et neuf heures, là, devant la pharmacie, pour se rendre à la messe. Alors, l'ayant aperçue, je me suis informé; j'ai interrogé la femme de chambre de la patronne, entre autres, cette grande bringue d'Ernestine… Et voilà tout le mystère!
—C'est étonnant! s'écria naïvement Richefeu. Je ne l'avais pas encore remarquée, moi!
—Il y a commencement à tout, ma vieille! repartit le jeune Lardenois dans sa profonde sagesse.
—Et… inutile de te demander si… si tu en tiens pour elle?
—Oui, inutile, parce que je ne le sais pas encore bien moi-même. Cela viendra peut-être! conclut avec la même remarquable judiciaire Théodule Lardenois.
Tout en écoutant son compagnon et discourant avec lui, Nestor Richefeu s'était mis en devoir de confectionner le plus efficace des liniments, l'irrésistible baume annoncé. Quand la besogne fut terminée, le goulot du flacon dûment entouré de sa coiffe verte, soigneusement ficelée et cachetée, le flacon lui-même enveloppé d'un papier blanc comme neige, Nestor, au lieu de le confier au garçon de peine, à ce satané petit flandrin de Vincent, si pertinemment baptisé l'Endormi, glissa la bouteille dans sa poche, s'esquiva sans mot dire du laboratoire par la porte ouvrant sur le corridor, et gagna la rue.