La querelle s'apaisa donc ce jour-la, mais pour reprendre de plus belle le lendemain et se continuer de plus belle encore les jours suivants. En vain Richefeu invoquait-il ses pouvoirs et s'efforçait-il d'imposer silence à son rival: celui-ci haussait les épaules, l'envoyait promener, lui et son autorité, le narguait, le défiait, lui montrait le poing.
—Approche donc!… Viens donc un peu ici, que je te rabatte le caquet!
—Monsieur Lardenois, vous ferez tant que je me verrai dans la nécessité de…
—D'aller moucharder auprès du patron, n'est-ce pas?
—De l'instruire de ce qui se passe et de le mettre en demeure de choisir entre vous et moi, monsieur Lardenois!
—Et moi, je lui raconterai, au patron, de quelle jolie manière vous justifiez la confiance qu'il a en vous, et à quoi vous employez votre temps et consacrez vos prérogatives. Quand il saura que c'est à courtiser et accaparer toutes les clientes de la maison, nous verrons la mine qu'il fera et s'il tiendra tant que ça à ne pas se priver de votre précieux concours, monsieur Nestor Richefeu!
Le fait est que Nestor Richefeu, ne se sentant pas la conscience absolument nette, était peu disposé à porter plainte contre son subordonné. Comme, malgré tous les baumes, lotions et frictions, le rhumatisme de M. Desormeaux s'obstinait à ne pas déguerpir, Mlle Adrienne continuait ses visites à la pharmacie avec la même fréquence et la même régularité, et il ne se passait pas de jour, pas d'heure même pour ainsi dire, que Félix Cabrillat ne se trouvât contraint de rappeler ses collègues, ses «anciens», à l'ordre et au calme, voire d'arrêter les mains et mettre le holà entre eux.
—Battez-vous une bonne fois, finit-il par leur conseiller en sa qualité de fils de maître d'armes; décidez-vous pour le fleuret, l'épée ou le pistolet; mais, de grâce, plus de disputes, plus de criailleries,—la paix!
—Eh bien, c'est cela! Oui, Cabrillat a raison; battons-nous! clama
Lardenois.
—Battons-nous! Oui, il le faut! Un de nous est de trop sur terre! Battons-nous! glapit à son tour Richefeu, qui, en présence du zèle et de la fougue de son adversaire, ne pouvait décemment paraître reculer.