Ils jurèrent de se venger; et, le soir venu, comme le garçon de peine achevait de boulonner les volets de la devanture, et que Cabrillat, avant de monter se coucher, allait, selon son habitude, fumer un cigare et boire une chope au café de la Mairie, ils surgirent devant lui, armés de cannes, et tout disposés à lui faire un mauvais parti.

Cabrillat eut le temps de rétrograder et de saisir un énorme gourdin oublié dans le porte-parapluie par quelque paysan des environs. Alors décrivant un artistique moulinet:

—Attention, mes braves! méfiez-vous!… Ce ne sera pas à la pilule avec moi… Je suis fils de maître d'armes, n'oubliez pas!

Et l'extrémité du gourdin passa si près du nez de Lardenois que ce dernier se hâta de battre en retraite et de gagner le large, entraînant avec lui l'autre assaillant, le bouillant Nestor.

Tous deux songèrent ensuite à intenter un procès à leur mystificateur pour «préparation et distribution de substances médicamenteuses, sans prescription ni formule émanant d'un docteur en médecine ou d'un officier de santé»; mais Nestor Richefeu ayant retrouvé une place de premier élève dans une pharmacie de Lyon, et Théodule Lardenois découvert pareille aubaine à Dijon, ils se désistèrent de leurs vindicatifs desseins et abandonnèrent le traître Cabrillat à ses remords et à son bonheur.

LE MARIAGE D'HERMANCE

A Daniel Riche.

Ce fut surtout après avoir perdu sa mère qu'Hermance Desrigny sentit s'accroître son désir de se marier et se jura de ne pas mourir vieille fille. Elle avait vingt-neuf ans déjà, et si son père, ancien agent voyer cantonal, décédé sept ou huit ans auparavant, si Mme Desrigny, avec sa prévoyance et sa tendre sollicitude, n'avaient pas réussi à l'établir, malgré leur modeste aisance et la dot qu'ils étaient tout disposés à lui servir, c'est que la pauvre Hermance n'était pas bâtie comme tout le monde et d'un placement facile: elle était bossue. Mais cette difformité ne l'empêchait pas d'avoir un petit coeur rempli de généreuses aspirations, gonflé de sève, embrasé de juvéniles ardeurs et de légitimes convoitises,—des trésors d'affection et de dévouement à prodiguer. Et sur qui verser ce baume, épandre cette lave?

Seule, dans sa jolie et quiète maison de la rue des Remparts, au chevet de Saint-Alban, l'élégante église romane qui forme la principale ou plus justement l'unique «curiosité» de Châtillon-sur-Meurthe, elle songeait mélancoliquement à l'avenir qui l'attendait, s'épouvantait de ce perpétuel isolement.

Depuis la mort de Mme Desrigny, elle avait pris à demeure la femme de ménage qui venait précédemment chaque matin vaquer aux grosses besognes de la maison; mais, si obligeante, probe et fidèle qu'elle fût, la mère Toinette, avec ses soixante-six ans et malgré les fines moustaches qui lui étaient poussées, ne pouvait guère lui tenir lieu de mari, tout au plus lui servait-elle de chaperon et de porte-respect.