Mais lui-même, est-ce qu'il n'avait pas sa… son infirmité? Il s'était bien gardé d'en parler cependant! Il avait donc voulu tricher, lui aussi? Non, ce n'était pas tout à fait ce motif. Il n'avait pas osé. C'était une sorte de… de honte, qui l'avait retenu. Mais pourquoi Mlle Desrigny n'aurait-elle pas obéi aux mêmes scrupules que lui? Oui, c'était sans doute aussi la timidité, la honte, qui l'avait empêchée…
—A moins que… à moins qu'elle n'ignorât son état, sa bosse? Il y en a, des bossus, qui ne se doutent pas de leur conformation, qui, par conséquent, ne peuvent jamais avouer… Ah! n'importe! Bossue! Elle que, d'après son portrait, j'avais crue si séduisante! une perfection! Non, ça ne se fait pas! J'ai beau boiter, moi… Si elle n'était que boiteuse, passe encore! Mais bossue! bossue!
* * * * *
Adrien Bastide avait eu le malheur d'être élevé par une mère tellement idolâtre de lui qu'elle l'avait toujours gardé sous sa coupe, tenu accroché à ses jupes,—jalouse de toutes les femmes qui pouvaient approcher de ce fieu chéri et le ravir à sa folle tendresse.
Quand, à l'âge de vingt-deux ans, par suite d'une griève chute de cheval, il perdit le libre usage de sa jambe gauche, cette incomparable maman, au milieu de ses larmes et de son désespoir, fut presque tentée de se réjouir. Oui! Au moins son Adrien ne la quitterait plus, se trouverait rivé près d'elle… Oh! elle avait bien l'intention de le marier, certainement! Elle saurait bien, tôt ou tard, lui découvrir une avenante petite femme, bien douce, bien docile, grassement dotée surtout. C'était son devoir de mère, et elle n'y faillirait point, bien sûr! En attendant les mois et les années s'écoulaient, et elle ne découvrait rien. Elle mourut sans avoir mis la main sur cette perle fine.
Cependant Adrien se voyait monter en graine et songeait qu'il était temps, grand temps de se décider, de faire choix d'une compagne qui remplaçât cette chère et inappréciable maman. Mais où choisir? De quel côté se tourner? Sa timidité naturelle, encore développée et aggravée par l'éducation qu'il avait reçue; l'appréhension, le trouble, la douloureuse gêne que sa claudication lui causait, l'empêchaient de chercher autour de lui; et une réclame de journal lui ayant révélé l'existence de Mme de Sainte-Elme et du providentiel et patriotique établissement qu'elle avait créé, il s'enhardit,—il est si aisé d'être brave à distance et plume en main!—et demanda à prendre rang dans la brillante et éblouissante phalange du Voile nuptial:—coût cinquante francs d'insertion, plus vingt francs d'abonnement.
Lorsqu'il reçut avis du désir exprimé par Hermance, avec communication de son portrait, et apprit qu'elle figurait dans le susdit livre d'or sous le numéro 19,724: «Orpheline, 29 ans, physiq. agréab., bien élevée, disting. musicien. 40,000 fr., habitant province, jolie maison avec jardin et cours d'eau, épous. monsieur honor. de préférence empl. d'administr.» il fut à son tour immédiatement séduit, d'abord par la délicate et ravissante expression de sa physionomie, ainsi qu'il s'était hâté de le lui mander; puis, il faut bien le dire aussi, par les 40,000 francs et par cette «jolie maison avec jardin et cours d'eau», où ses goûts d'horticulteur et de pêcheur à la ligne trouveraient à s'exercer librement, sans dérangement, à son aise et à ses heures.
Et de même qu'Hermance avait consulté M. le curé de Kernorven, il jugea prudent de se renseigner, lui aussi, d'écrire à son collègue, à M. le receveur d'enregistrement de Châtillon-sur-Meurthe. Celui-ci comprit, sans doute, qu'il s'agissait d'un prêt à faire, ou d'une hypothèque à prendre sur la jolie maison avec jardin; et il fournit sans retard les attestations les plus circonstanciées et les plus favorables sur l'honorabilité et la solvabilité de Mlle Desrigny (Hermance).
Tout était donc pour le mieux, c'était parfait, et l'on pouvait sans risque aller de l'avant.
Hélas! il n'y avait qu'un point d'omis dans l'annonce du Voile nuptial, aussi bien que dans la lettre de Mme de Saint-Elme et dans celle du collègue de Châtillon: c'est qu'elle était contrefaite, qu'elle était bossue, cette orpheline.