—Pas un rouge liard, mon bel ami, pas un radis, je vous le jure! Vous pouvez me fouiller, si vous ne me croyez pas… et vous fouiller surtout! Vous n'avez qu'à envoyer chercher les agents, ils me fourreront au bloc!

Oui, Brigodin espérait obtenir encore le gîte après le souper; mais son attente fut déçue. L'aubergiste, homme prudent et d'expérience, se dit que s'il appelait la police à son aide, il lui faudrait aller le lendemain faire sa déposition dans le bureau du commissaire et perdre ainsi une matinée presque entière; qu'il serait obligé d'aller ensuite renouveler cette déposition devant le tribunal, ce qui ferait encore une matinée de perdue; et qu'il était bien plus économique de passer les frais de ce repas au compte de profits et pertes. Il administra en conséquence un vigoureux coup de pied dans le fond de culotte de maître Brigodin, et invita ce «sacré filou» à aller se faire pendre ailleurs.

Restaient donc les becs de gaz à démolir et les réverbères à fracasser, et c'était en effet l'expédient auquel Brigodin avait le plus ordinairement recours pour mériter d'être logé à l'oeil et hébergé gratis.

Il avait ainsi récolté, durant ces dix mois, et par périodes toujours croissantes, un total de six mois de prison.

Le vol n'avait eu néanmoins aucune part dans ces multiples condamnations; il n'y était question que de vagabondage, ivresse, tapage nocturne, dégradation d'objets destinés à l'utilité publique,—des peccadilles; mais notre triste sire était en trop beau chemin pour s'arrêter là et ne pas ajouter bientôt à son casier judiciaire cette indispensable mention.

La première tentative entreprise dans cette voie par Isidore Brigodin ne fut cependant pas des plus heureuses, comme vous allez en juger, et aurait bien dû lui servir de leçon,—de providentiel avertissement.

* * * * *

C'était durant, le rigoureux hiver de 1879-1880; le nombre des mendiants et malandrins avait plus que doublé dans la ville et les faubourgs, et justement le malchanceux Zidore venait de quitter ce qu'il nommait «sa maison de campagne» et d'être rendu à la liberté, c'est-à-dire au froid et à la faim, à la fainéantise, à l'ivrognerie, à tous les tourments et à toutes les hontes de la misère.

Après avoir dépensé, bu, en moins de quarante-huit heures et histoire de rattraper le temps perdu, l'humble pécule qu'il avait gagné en tressant de grossières corbeilles d'osier, les sept francs qui lui avaient été remis à sa sortie de prison, il se trouvait dans le plus complet dénûment et était venu s'affaler tout grelottant sur un banc des Promenades.

Que faire? La faim, l'horrible conseillère, le tenaillait.