C'est ce que ne manquait jamais de dire Mme de Lautry à sa domestique, chaque fois que celle-ci sortait, poussant devant elle la petite voiture où le pauvre M. Buvignières gisait impotent et inconscient.

Ancien haut fonctionnaire, inspecteur des Finances en retraite, commandeur de la Légion d'honneur et décoré d'une multitude d'ordres exotiques, M. Buvignières, aux abords de ses soixante-dix ans, avait été frappé de paralysie. Il était veuf et n'avait qu'un enfant, une fille, veuve elle-même depuis peu, et qui s'empressa de le recueillir chez elle et de l'entourer de sa plus tendre sollicitude. Mère d'un garçonnet de six ou sept ans et d'une petite fille qui atteignait à peine ses vingt mois, Mme de Lautry partageait ainsi son affection et tous les trésors de son excellent coeur entre ses bébés et son infortuné père.

Elle habitait, à Passy, un modeste et paisible pavillon de la rue du Ranelagh, et chaque après-midi, quand le temps le permettait et qu'elle en avait le loisir, elle s'en allait, accompagnée de ses enfants et de sa femme de chambre qui voiturait M. Buvignières, faire une promenade dans le bois de Boulogne, aux alentours de la Muette. Lorsque Mme de Lautry se trouvait retenue par quelque visite à rendre ou à recevoir, empêchée par quelque urgente course, Annette partait seule, avec le malade dans sa chaise roulante, et alors:

—Surtout, ayez bien soin de mon père! Vous entendez, Annette?

—Madame peut être sans inquiétude!

En effet, quel danger pouvait-il y avoir? Les voitures étaient rares dans ces parages, et c'était sitôt fait de gagner le Bois, d'arriver à une contre-allée ou de s'engager dans un des petits chemins interdits aux cavaliers!

Or, il advint qu'une après-midi de juin, Annette qui, ce jour-là, était seule avec son malade, fit la rencontre d'une de ses payses, de la grosse Élisa, son ancienne camarade de première communion à Saint-Bonnet de Bourges, devenue, par le hasard des temps, bonne comme elle chez des bourgeois de Passy. Deux militaires, deux superbes train-glots, tout luisants et battants neufs, escortaient Élisa, et, comme eux aussi étaient originaires de la ville de Jacques Coeur, voilà nos quatre Berrichons bientôt rassemblés côte à côte sur un banc, le long d'une pelouse avoisinant la porte de la Muette, et dégoisant à coeur joie et à bouche que veux-tu de tous leurs souvenirs du pays natal. Près de ce banc, en bordure de la pelouse, se dressait un épais bouquet de bois devant lequel Annette avait eu soin de placer la petite voiture, de façon que le malade fût abrité le mieux possible contre le soleil et contre le vent. Il n'y avait du reste aucune indiscrétion à redouter de sa part, puisqu'il n'articulait que des sons incompréhensibles, semblait ne plus entendre, ne rien voir presque, ne s'intéresser à rien et ne vivre que pour manger, mais avec quel appétit!

L'entretien était si intéressant, si passionnant, qu'il se prolongea toute une grande heure. Quand enfin Annette se décida à prendre congé de ses pays pour regagner la maison et tourna la tête… ô stupeur! miséricorde divine! le père de madame avait disparu. Plus de voiture, plus rien!

Annette n'en croyait pas ses yeux. Elle se mit en quête, courut d'un côté, d'un autre, revint sur ses pas, rebroussa chemin de nouveau, arrêtant les passants, les interrogeant, tout anxieuse, haletante, éperdue…

Non, on n'avait pas vu de malade… Non, pas de petite voiture!…