C'est à la suite d'un échec matrimonial que Maurice Chantenay, professeur d'histoire au collège de Saint-Aubin, sollicita son changement de résidence et parvint, grâce à ses deux volumes sur les colonies grecques et les colonies romaines, à se faufiler dans les bureaux du ministère de l'instruction publique.
M. Baudelot, gros marchand de bois de Saint-Aubin, qui clamait sur tous les tons et sur tous les toits qu'il donnait cent mille francs de dot à sa petite-fille Renée,—cent mille francs comptant! recta! pas un centime de moins!—avait trouvé ridicule, irrévérencieux et insultant même qu'un simple licencié, gagnant tout au juste deux mille huit cents francs et ne possédant d'autre avoir que son latin et ses diplômes, osât se mettre sur les rangs, prétendre à un aussi brillant parti.
—Il a du toupet, vrai, ce petit pion!
Renée, qui était orpheline et avait été élevée par ses grands-parents, avait dû se soumettre et rencogner ses larmes, car elle l'aimait, «ce petit pion». Son unique réconfort avait été de s'épancher auprès de sa grand'maman, tendre et excellente femme, mais à qui aucune manifestation de volonté n'était permise, et qui, depuis longtemps, depuis le lendemain même de son mariage, avait été assujettie et annihilée par son maître et seigneur.
Arrivé à Paris, Maurice s'était installé avec sa mère dans un très modeste appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, et avait repris là sa vie studieuse. Plus que jamais il avait besoin d'occuper et surmener son esprit, de le contraindre à oublier son rêve impossible. Et puis qui sait? Il avait en tête, sur le chantier même déjà, un grand ouvrage consacré à la géographie ancienne, et il lui tardait de mener cette oeuvre à bonne fin. Peut-être, avec beaucoup de démarches, beaucoup de remuements et de protections, réussirait-il à décrocher quelque récompense académique; un mince rayon de gloire viendrait miroiter sur son front: on verrait bien alors, là-bas, à Saint-Aubin, qu'il n'était pas un âne, et peut-être alors le père Baudelot regretterait-il de l'avoir repoussé, de l'avoir méconnu.
Et Maurice, stimulé par cet espoir, alléché par ce gentil brin de laurier, vivait confiné dans sa retraite, terré comme un bénédictin dans ses livres et ses paperasses. Il ne sortait que pour aller à son bureau, à dix heures du matin, et, dès que quatre heures avaient sonné, reprenait ponctuellement la route du logis. Alors, une fois rentré, aussitôt le dîner terminé en tête à tête avec sa mère, quelle bonne et longue soirée, tout entière remplie par de passionnantes investigations à travers les écrivains latins et leurs interprètes et glossateurs!
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Pour se rendre à son ministère, Maurice Chantenay suivait invariablement le même chemin: rue Saint-Placide, rue da Bac, rue de Varenne et rue de Bellechasse; pour en revenir, les mêmes voies en sens inverse.
Or, il advint qu'un matin, à l'angle de la rue Saint-Placide et de la rue de Vaugirard, un mendiant l'accosta.
—Un petit sou, m'sieu, si vous plaît!… si vous plaît, m'sieu!