—Oh! moi, mon temps est passé! repartit allègrement Denise. Je suis une vieille femme, et j'aurais honte de ne pas vous épargner cette corvée.

En galant cavalier, M. Mansuy protesta et réitéra sa demande; mais
Denise tint ferme, et comme il se tournait vers Gilberte:

—Oui, faites danser ma soeur: c'est de son âge, à elle!

Un instant après, tandis que les deux jeunes gens tournoyaient, chastement enlacés l'un à l'autre, Mme de Woimbey rejoignit Denise.

—Eh bien! où en sommes-nous? Il paraît très bien, ce jeune homme, très distingué… Un peu sérieux cependant, n'est-ce pas? un peu… un peu froid?

—Oui, trop froid, trop fermé, mais fort bien, oh! fort bien! Gilberte qui aime les hommes graves!…

—Vous me tiendrez au courant, bien entendu? Ne manquez pas! Bonne chance! acheva Mme de Woimbey en pressant sournoisement,—muette attestation de l'ardeur de ses voeux, affectueux témoignage de complicité,—la main de Denise.

Gilberte emporta de cette soirée un doux et réconfortant souvenir, une impression ineffaçable. Avec sa belle mine, son élégante et imposante distinction, son accorte et déférente discrétion qui décelait la haute sagacité de son jugement, des trésors d'expérience, et attachait à chacune de ses rares paroles un prix inestimable, Raymond Mansuy l'avait comme fascinée.

Sa soeur Denise, toujours absorbée par son unique pensée, sa mission matrimoniale, toujours généreuse, empressée, remuante, ardente et imprudente aussi, toujours prompte à s'épancher, à s'exalter et à «s'emballer», venait encore aviver cette flamme naissante,, verser de l'huile sur le feu.

—Sais-tu bien qu'il fait sensation à Popey, ton monsieur Raymond? D'un bout à l'autre de la ville, c'est à qui le prônera, l'encensera. Partout on le porte aux nues. Et, de fait, on n'est pas habitué à rencontrer un jeune homme aussi… aussi accompli! Dépêchons nous, ma petite Gilberte, dépêchons-nous: qu'on ne nous le prenne pas!