—Et comptez-vous faire un long séjour au milieu de nous? demanda Mme de Woimbey avec son bon sourire habituel. Ces vilaines administrations déplacent si capricieusement leur personnel!

—Mon prédécesseur, M. Paradis, est resté deux ans à Popey; je présume y être maintenu pendant ce même laps de temps, peut-être davantage…

—Je le souhaite pour nous, monsieur. Popey n'est pas une ville gaie et bruyante, tant s'en faut! Vous avez dû vous en apercevoir déjà? Vous vous y ennuierez, c'est certain… Ne vous récriez pas!… C'est ce qui me fait espérer que vous voudrez bien venir me voir de temps en temps…

—Madame!

—Nous ferons de notre mieux pour alléger cet ennui. En outre, si vous êtes bon marcheur et aimez les promenades, les distractions ne vous manqueront pas, durant la belle saison tout au moins. Les bois du Haut-Juré, les friches de Savonnières, la gorge des Fourches ou de Misère, l'entonnoir de Resson, les étangs de Sainte-Geneviève, la vallée de la Saulx, Jeand'heurs, Trois-Fontaines, que sais-je encore? offrent de très agréables buts d'excursion, de ravissants points de vue. Vous avez été à même déjà d'apprécier ces charmes, les seuls que Popey puisse légitimement revendiquer. Vous habitez la Ville-Haute, n'est-ce pas, dans la maison de M. Paradis? La terrasse qui fait suite au jardin domine, si mes souvenirs sont exacts, toute la rue de Véel et le versant de Corotte, et l'on y jouit d'une fort belle vue.

—Fort belle, en effet, madame.

M. Mansuy n'était pas causeur, décidément, et affectait, malgré sa jeunesse, une retenue, une gravité, empreinte, il est vrai, de courtoisie, de respectueuse condescendance, mais fort gênante néanmoins pour Mme de Woimbey. Celle-ci, de dépit de se voir si mal secondée, changea de thèse, et, indiquant Denise et Gilberte assises à sa droite, reprit:

—Ces demoiselles sont vos voisines, précisément. M. Mansuy, receveur de l'enregistrement, ma chère demoiselle Denise.—Mlles Denise et Gilberte Juvigny, filles du docteur Juvigny, dont vous entendrez souvent parler à Popey, monsieur Mansuy: un savant et un homme de bien, qui était la providence de tous les indigents, et qui est mort pour eux. Un affreux républicain, par exemple! acheva la vieille douairière avec un comique haussement d'épaules.

Ainsi retenu par Mme de Woimbey et sur son invitation, M. Mansuy prit place vis-à-vis d'elle et des demoiselles Juvigny. Denise dut bientôt soutenir à elle seule tout le poids de la conversation: la maîtresse du logis avait à s'occuper de ses hôtes et le receveur nouveau venu ne se départait pas de sa courtoise circonspection. «Oui, mademoiselle.—En effet!—Sans doute!—Certainement, mademoiselle.» La pauvre Denise s'intriguait, s'ingéniait, s'évertuait à lui extirper quelque détail personnel, quelque indice sur son passé, sur ses habitudes et ses goûts, et n'obtenait, en réponse, que de brèves locutions confirmatives, une exclamation ou quelque insignifiant lieu commun. Tout ce qu'elle parvint à savoir, au bout d'une demi-heure d'efforts et de ruses, c'est qu'il habitait la Flandre précédemment, qu'il arrivait de Valenciennes, trouvait Popey charmant et était sûr de s'y plaire.

Comme les sons de l'orchestre retentissaient autour d'eux et que le flot des danseurs avait envahi la pièce, M. Mansuy, arrondissant son bras, sollicita de son interlocutrice l'honneur de polker avec elle.