—Une bonne recrue pour les demoiselles de la Ville-Haute, n'est-ce pas donc, mam'zelle Denise?
—Pour les jeunes, oui! mais pour les vieilles comme nous, ma pauvre
Sophie!
—Oh! nous, c'est bien fini!
«Le fait est, rumina Denise, lorsque sa voisine, Mlle Sophie Camus, l'eut quittée, le fait est qu'il paraît très convenable, tout à fait bien, ce monsieur… Raymond Mansuy. Il a je ne sais quoi de doux, de réservé, de timide presque, qui me plaît au delà de tout. Comme on voit tout de suite qu'il sort d'une excellente famille, qu'il a été parfaitement élevé! Si je… Oui, si j'essayais! Gilberte, elle aussi, est très bien!»
Et, avec son exaltation accoutumée, croyant déjà le mariage en train, sinon décidé et conclu, elle s'empressa de faire part à sa jeune soeur de sa découverte et de lui garantir la réussite de son dessein. Puis, sans plus tarder, elle se mit en campagne et prépara les avenues.
Mme de Woimbey, veuve d'un ancien receveur des finances, et qui, malgré ses soixante-cinq ans et un commencement de surdité, aimait à s'entourer de jeunesses, à donner à dîner et à baller dans son hôtel de la rue des Clouyères, à la Ville-Basse, venait de convoquer à une sauterie son monde habituel. En qualité de dame de charité, Denise avait été fréquemment en rapport avec elle; elle courut la voir, lui expliqua confidentiellement son plan et la pria d'adresser une invitation à M. Raymond Mansuy.
Pour la lui remettre, on pourrait, ajouta-t-elle, se servir de M. Millot, un des pensionnaires du Lion d'Or, très lié déjà, m'a-t-on dit, avec M. Mansuy.
—C'est cela, parfait! repartit l'obligeante Mme de Woimbey. Et je ferai en sorte—s'il accepte, car enfin!…—de vous le présenter moi-même… Je le placerai à côté de notre charmante petite Gilberte… Rapportez-vous-en à moi, chère demoiselle.
Ce qui fut dit fut fait. Le samedi suivant, à dix heures clochantes,
Gilberte, chaperonnée par Denise, effectuait son entrée chez Mme de
Woimbey, tandis que Claire, qui avait pour jamais renoncé à Satan et
à ses pompes, était demeurée gardienne du logis en compagnie de Mme
Juvigny.
M. Millot arriva bientôt, escorté de son nouvel ami, M. Raymond Mansuy, qui remercia d'autant plus vivement la maîtresse de la maison d'avoir bien voulu penser à lui, qu'il était étranger à la ville, tout nouvellement débarqué…