Gilberte, pendant ce temps, la petite Gilberte, la plus jeune des demoiselles Juvigny, grandissait, vieillissait plutôt. Elle touchait a ses vingt-trois ans, lorsque Denise, de plus en plus convaincue des désagréments et crève-coeur réservés aux vieilles filles lui annonça qu'elle lui avait trouvé un mari.
—Oui, ma chourotte (un de ses petits noms d'amitié habituels que lui fournissait le patois local). Car je ne présume pas que tu aies l'intention de nous imiter, Claire et moi, n'est-ce pas? Rien ne remplace un homme dans une famille, vois-tu, et il n'y a plus que toi sur qui nous puissions compter maintenant. C'est à toi, ma Béberthe, qu'il était réservé de nous assurer un protecteur pour nos vieux jours!
Bref, elle lui tint le même langage qu'elle avait tenu naguère à son autre soeur, et termina par les mêmes chaleureuses exhortations, les mêmes appels à l'abnégation et au sacrifice.
Gilberte, comme Claire, se soumit et donna carte blanche à Denise.
—Mais, au moins, apprends-moi qui tu as en vue? Dis-moi le nom de l'heureux mortel? J'ai beau chercher, me creuser la tête…
C'est qu'en effet les épouseurs n'abondaient pas à Popey, à la Ville-Haute surtout, malgré même l'appoint fourni par les braves vétérans. Les filles du peuple pouvaient, à la rigueur, trouver bague à leur doigt, petit vigneron, ouvrier tisserand, trameur ou corsetier; mais les «demoiselles» de la classe bourgeoise, les maigres héritières de tel ancien inspecteur des postes, tel ex-contrôleur des contributions ou agent voyer principal, de tel capitaine ou chef de bataillon en retraite… Ah! ce n'était pas chose facile de les pourvoir! Les filles du docteur Juvigny en était la preuve. Outre qu'à Popey comme ailleurs, le «sans dot» n'est, auprès de nul galant, un titre de recommandation, il y avait disette de jeunes gens à la Ville-Haute. Leurs études terminées, leur diplôme de bachelier en poche, les fils de tous ces chétifs rentiers, de tous ces officiers et fonctionnaires retraités, s'en allaient, qui d'un côté, qui de l'autre, chercher leur gagne-pain, fournir leur carrière,—administrative ou militaire le plus souvent,—quitte plus tard, au bout de leurs trente ans de service, et suivant l'exemple paternel, à revenir manger leur pension et finir leurs jours sous ce même gai coin de ciel.
Gilberte, quoique n'ayant pas l'embarras du choix, tant s'en faut, était bien excusable de ne pas deviner quel époux la tendre prévoyance de son aînée avait réussi à découvrir et lui tenait en réserve. «L'heureux mortel» n'était à Popey que depuis trois jours, et c'était le matin même, pas davantage, que Denise l'avait aperçu pour la première fois. Il cheminait devant elle dans la Grand'Rue, comme elle remontait du marché, et elle avait eu tout loisir de remarquer sa prestance, son allure distinguée, l'élégante coupe de ses vêtements; elle avait même pu entrevoir un instant, lorsqu'il s'était arrêté pour pénétrer dans la maison du receveur de l'enregistrement, les traits de son visage, ses fines moustaches noires, son intelligente et avenante physionomie.
—Quel est donc ce monsieur? avait-elle aussitôt demandé à une voisine, vieille fille comme elle, qui revenait aussi de faire ses provisions. Ce monsieur qui entre là?…
—C'est le successeur de M. Paradis, le nouveau receveur de l'enregistrement… M. Raymond Mansuy, qu'on l'appelle… Il prend ses repas à l'hôtel du Lion d'Or. Je crois même qu'il y couche, car il est garçon, faut vous dire…
—Ah!