Combien de femmes se comportent avec les livres, les plus précieux livres surtout, d'une façon analogue à celle qu'employa la petite-nièce de Callot (1593-1635), la mère de Mme de Graffigny, à l'égard des admirables planches de cuivre qu'elle avait trouvées dans l'héritage de son grand-oncle!
Beau legs qu'il m'a fait là! Ça se tord, ça s'encrasse.
Vite et tôt j'aurais dû le vendre, l'an dernier.
Oui, j'ai bien réfléchi; ce métal m'embarrasse...
Jeanne, fais-moi venir sur l'heure un chaudronnier[ [25].
Oui, mieux vaut vendre tout ce métal, le racler soigneusement et le transformer en poêlons et casseroles.
C'est ainsi que la célèbre Mlle MARS (1779-1847) troqua contre écus sonnants l'admirable bibliothèque qui lui venait du marquis de Chalabre.
Le marquis de Chalabre, qui fut un passionné bibliophile, eut l'idée peu judicieuse de léguer ses chers livres à la personne la moins capable de les respecter et de les apprécier, et l'idée, plus singulière encore, de mourir du désespoir qu'il éprouvait de ne pouvoir se procurer un volume qui n'existait pas, une Bible, «qu'en un moment d'humour, avait inventée Charles Nodier[ [26]».
Au lendemain ou surlendemain de ce décès, Mlle Mars se trouva donc mise en possession de cette bibliothèque, qui «était réellement du plus grand prix; mais Mlle Mars lisait peu ou plutôt ne lisait pas du tout»[ [27]. Elle chargea un de ses amis et familiers, nommé Merlin, «de classer les livres du défunt et d'en faire la vente».
«Merlin s'acquitta de cette mission en toute conscience; il feuilleta et refeuilleta si bien chaque volume, qu'un jour il entra dans la chambre de Mlle Mars, tenant trente à quarante billets de mille francs, qu'il déposa sur une table.