—Mieux choisir!» se récrie l'épouse avec une sorte d'ironie ou d'indignation.

Et, saisissant un lourd in-quarto, à la reliure criarde, mais coûtant moitié moins cher, et qu'elle guignait depuis un moment:

«Est-ce que celui-ci ne fera pas plus d'effet? Est-ce qu'il ne conviendrait pas mille fois mieux? Dites, Madame!»

La patronne, ainsi interrogée, contrainte de prendre parti et sommée de se déjuger, tente de se dérober, hoche discrètement la tête.

«Cependant, insinue le mari, je t'assure, ma chère, que celui-ci...

—Non, non! interrompt la jeune femme. Et, puisque c'est comme ça, tiens, pour nous mettre d'accord, nous ne lui donnerons pas de livre, nous lui donnerons un mouton

Un mouton à roulettes... à un garçon de quatorze ans!

Dans ses charmantes lettres parisiennes, signées «le vicomte de Launay», Mme Émile DE GIRARDIN (1804-1855) a fait, il y a plus d'un demi-siècle, les mêmes sévères constatations.

«Une femme élégante et riche, une femme d'esprit, écrit-elle[ [20], attend patiemment deux mois pour lire un roman de George Sand, et l'idée ne lui vient pas de l'acheter [elle préfère avoir recours aux cabinets de lecture]; et, dans son élégante demeure, vous trouverez toutes les splendeurs imaginables... Cependant, il est une justice à rendre à nos jeunes élégantes: elles n'ont point de livres, c'est vrai, mais elles ont de superbes bibliothèques, des armoires de Boule d'un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect, le nom menteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inutiles; non, certes; on leur donne un très noble emploi; voyez, dans celle-ci, les chapeaux, les bonnets et les turbans de Madame... Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un livre non plus... Vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois... Mais à quoi bon des livres? O progrès! Que voulez-vous? les jeunes femmes ne lisent plus, et, chose plus terrible, hélas! celles qui, par exception, lisent encore un peu... ÉCRIVENT!!»

On connaît le mot de la MARÉCHALE LEFEBVRE, duchesse de Dantzig (XIXe siècle),—Mme Sans-Gêne,—comme elle visitait un hôtel dont elle venait de faire l'acquisition. En pénétrant dans la pièce où le précédent propriétaire avait installé sa bibliothèque, et en voyant les rayons dégarnis de livres, elle se prit à dire,—et ici je cède la parole au poète-bibliophile François Fertiault[ [21]: