Delille, raconte-t-on encore, était doué d’une mémoire prodigieuse, et il serait mort emportant dans sa tête un long poème entièrement composé: «... Ce poème contenait au moins six mille vers, et quels vers! (s’exclamait un jour la veuve du poète). Il n’avait jamais rien fait de si beau. Mais vous savez son indolence... Je lui disais tous les jours: «Monsieur Delille, ne vous fiez pas à votre mémoire, dictez-moi ces vers-là; je veux les écrire pour qu’ils ne soient pas perdus.» Eh bien, monsieur, il ne m’a pas écoutée, il est mort, il a emporté dans la tombe son superbe poème. Je m’étais déjà arrangée avec un libraire, qui m’en donnait un prix considérable; mais voilà M. Delille ad patres, et l’ouvrage aussi. C’est dix mille francs qu’il m’enlève, monsieur, dix mille francs!» (Charles Brifaut, Récits d’un vieux parrain à son jeune filleul, dans Charles Rozan, Petites Ignorances historiques et littéraires, p. 371, note 1.) Mais l’anecdote paraît très suspecte: cf. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, Delille, t. II, p. 103 et suiv.
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Chateaubriand (1768-1848) avait, rapporte Henri de Latouche (dans Henri Monnier, Mémoires de M. Joseph Prudhomme, t. II, p. 92; Librairie nouvelle, 1857), «l’infirmité de faire des vers et de les préférer à sa prose; il ne veut pas admettre, ajoute Latouche, qu’il y ait d’autre poète en France que lui, dont personne cependant ne parle en cette qualité». C’est ce qui nous permet, dans la présente étude, de classer l’auteur d’Atala et des Martyrs parmi les poètes.
«Les vers! Faites des vers! disait un jour Chateaubriand au jeune Victor Hugo, l’enfant sublime. C’est la littérature d’en haut... Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi, j’ai fait des vers, et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que je vous en lise une scène...» Et il se fit apporter le manuscrit de Moïse. (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, 1818-1821, p. 237; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
«Prosateur magnifique, faible rimeur, Chateaubriand polit et repolit pendant vingt ans son Moïse. Il préférait ce faux chef-d’œuvre à toutes ses œuvres.» (Adolphe Brisson, Le Temps, 26 mai 1913, Chronique théâtrale.)
De même Gœthe considérait «comme son plus beau titre de gloire» sa Théorie des couleurs, «que les savants refusaient de prendre au sérieux», et qui est un de ses plus mauvais ouvrages, sinon son plus mauvais. (Cf. Édouard Rod, Essai sur Gœthe, p. 14; Perrin, 1898.)
De même Sainte-Beuve se montrait fier de ses vers, souvent si ternes et si lourds, bien plus fier que de ses admirables études critiques; et le meilleur moyen de lui plaire était de lui vanter ses poésies et de les savourer avec lui.
De même encore Lamartine se croyant «un grand économiste, un grand vigneron et un grand architecte», et disant un jour au fils d’un de ses amis: «Jeune homme, regardez-moi bien là, au front, et dites-vous que vous venez de voir le premier financier du monde». (Ernest Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. IV, p. 199; Hetzel, s d.) «La gloire de Victor Hugo n’offusquait pas Lamartine, continue Legouvé; mais le titre de premier viticulteur de France, accordé à M. Duchâtel, le taquinait. «Ce n’est qu’un amateur, disait-il; moi, je suis un cep de nos collines.» Enfin, à Saint-Point, montrant avec complaisance à un visiteur un petit portique affreux, enluminé d’un coloris criard, et formé de deux colonnes appartenant à tous les ordres: «Mon cher, lui dit-il, dans cinquante ans, on viendra ici en pèlerinage; mes vers seront oubliés, mais on dira: «Il faut avouer que ce gaillard-là bâtissait bien!» (Ernest Legouvé, ibid.; — et Louis Ulbach, La Vie de Victor Hugo, p. 111-112; Émile Testard, 1886.)
Et Molière, «si excellent auteur pour le comique, et ayant un faible pour la couronne tragique». (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 55; nouvelle édit, Garnier, s. d.)
Et Jean-Jacques Rousseau se glorifiant avant tout de sa musique et de son Devin du village (Cf. Id., ibid., t. II, p. 125), et préférant son Lévite d’Éphraïm à tous ses ouvrages (Les Confessions, II, XI; t. VI, p. 136; Hachette, 1864).