Un troisième, au contraire, déclare qu’il voit A blanc, U bleu ou vert, E brun, O rouge, etc.
Ce qui prouve que ces messieurs ne voient pas tous de la même façon, et qu’il n’est pas facile de s’entendre.
Et M. René Ghil, ajoutant aux couleurs des voyelles des associations ou comparaisons musicales, prétendait que «A, lui rappelait les orgues; E, les harpes; I, les violons; O, les cuivres; U, les flûtes». (Cf. La Chronique médicale, 1er octobre 1916, p. 306-308; et 1er avril 1918, p. 119-122: très intéressants articles; — et la Revue encyclopédique, 1892, p. 7-10.)
Dans le même ordre d’idées, les sensations musicales, on se rappelle le Clavecin oculaire, à la construction duquel le Père Castel (1688-1757) consacra une grande partie de sa vie. A l’aide de cet instrument, nommé aussi Clavecin chromatique, l’ingénieux et savant jésuite prétendait, en variant les couleurs, affecter l’organe de la vue, tout comme le clavecin ordinaire, le piano, affecte l’organe de l’ouïe par la variété des sons, réaliser, en d’autres termes, le phénomène de l’«audition colorée». Imaginez une symphonie de Lulli ou de quelque autre maestro exécutée par une succession et combinaison de couleurs. Diderot a plusieurs fois parlé du Père Castel et du Clavecin oculaire (Cf. Lettre sur les sourds et muets, Œuvres choisies, p. 20 et suiv.; Lemerre, 1888; — et le Rêve de d’Alembert, Chefs-d’œuvre de Diderot, t. II, p. 207, 260; E. Picard, s. d.). Il est aussi question du Père Castel et de son invention dans Les Confessions de J.-J. Rousseau (Partie II, livre 7; t. V. p. 511, 515; Hachette, 1864); dans Le Livre du promeneur, de Lefèvre-Deumier, p. 271 (Amyot, 1854); et, avec plus de détails, dans La Chronique médicale, 1er avril 1919, p. 120-124, article du Dr Foveau de Courmelles.
Le grand ornithologiste Toussenel (1803-1885), dans son Monde des oiseaux (t. II, p. 362; Dentu, 1859), nous dit aussi quelques mots des couleurs et de leurs «dominantes passionnelles»: «le jaune est symbolique du familisme, le noir d’égoïsme concentré; le bleu pâle argentin annonce un essor faussé d’affective (sic).»
Dans l’histoire littéraire, ces fantaisies — appliquer des couleurs à des sentiments et autres choses abstraites — ne sont pas absolument rares. On connaît la Symphonie en blanc majeur de Théophile Gautier (elle se trouve dans le volume Émaux et Camées, p. 33; Charpentier, 1911). Léon Gozlan (1803-1866) a écrit, sur ce même sujet, une page caractéristique (reproduite dans la revue Le Penseur, janvier 1913, p. 25): «Comme je suis un peu fou, j’ai toujours rapporté, je ne sais trop pourquoi, à une couleur ou à une nuance les sensations diverses que j’éprouve. Ainsi, pour moi, la pitié est bleu tendre; la résignation est gris-perle, la joie est vert-pomme, la satiété est café-au-lait, le plaisir rose velouté, le sommeil est fumée-de-tabac, la réflexion est orange, la douleur est couleur de suie, l’ennui est chocolat. La pensée pénible d’avoir un billet à payer est mine-de-plomb, l’argent à recevoir est rouge chatoyant ou diablotin. Le jour du terme est couleur de Sienne, — vilaine couleur! Aller à un premier rendez-vous, couleur thé léger; à un vingtième, thé chargé. Quant au bonheur... couleur que je ne connais pas!»
Et les couleurs appliquées aux prénoms féminins, système imaginé par l’humoriste Ernest d’Hervilly (1839-1911):
«Les noms blancs très purs sont: Bérénice, Marie, Claire, Ophélie, Iseult.
«Le rose vif est évoqué par Rose (naturellement!), Colette, Madeleine, Gilberte.
«Le gris est fourni par Jeanne, Gabrielle, Germaine.