Les phrases étranges, amphigouriques, grotesques et cocasses, abondent chez le romancier Ducray-Duminil (1761-1819), qui a joui jadis de tant de vogue. Voici quelques échantillons de ce pathos et galimatias, extraits de Victor ou l’Enfant de la forêt, qui passe pour le chef-d’œuvre de cet écrivain:
«Un pays raboteux, hérissé de vieilles tours, de masures, de coteaux boisés, de prairies et de ruisseaux... Une petite porte, percée dans un des créneaux de la muraille, et qui donnait de plain-pied sur la campagne.» (Tome I, p. 17; 10e édit., Belin-Leprieur, 1821.)
«Il examine l’enfant, qui entre dans la carrière tortueuse de la vie.» (Tome I, p. 30.)
«Il avait besoin encore longtemps de cette nourriture céleste dont la nature a rendu les femmes dépositaires, et qui est le premier aliment de tous les hommes.» (Tome I, p. 196[38].)
«Ce siècle, comme la trombe foudroyante qui, après avoir démâté les vaisseaux, s’avance sur le rivage pour entraîner dans sa course les arbres et les masures du laborieux agriculteur, ce siècle, dit de lumière, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la délicatesse, absorbé les jouissances de l’âme, et tué le sentiment.» (Tome II, p. 53.)
«Cette lettre fit sur nous l’effet de la grêle qui détruit l’espoir du laboureur.» (Tome III, p. 220.)
«Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l’invite à céder aux pavots que le dieu du sommeil verse sur ses paupières.» (Tome IV, p. 16.)
«Mon père, s’écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez encore votre fille dans vos bras paternels!» (Tome IV, p. 63.)
Ducray-Duminil use fréquemment d’une amusante précaution oratoire, il s’identifie en quelque sorte avec ses personnages:
«Je frémis, Victor, moi qui suis ton historien, et je tremble encore qu’il ne t’arrive un jour de plus grands malheurs.» (Tome III, p. 55.)