Ce qualificatif adorable, si banal et insignifiant, et si fréquemment employé: — «Une adorable paire de pantoufles» (Alexandre Dumas fils, Diane de Lys, p. 62; Librairie nouvelle, 1855); — «Un adorable petit chapeau rond» (Edmond de Goncourt, La Faustin, p. 222; Charpentier, 1882); — «La beauté de Mlle de Beaulieu était devenue adorable... Le corsage, demi-montant dans le dos, laissait voir l’adorable naissance des épaules...» (Georges Ohnet, Le Maître de Forges, p. 107 et 348; Ollendorff, 1886); — «... Sa bouche adorable semblait sourire» (Alexis Bouvier, La Grande Iza, p. 46; Rouff, s. d.); etc.; — ce qualificatif adorable a soulevé plus d’une fois de véhémentes objections: «Locution vulgaire qui appartient à la littérature des barcarolles, au vocabulaire des prospectus, et que l’on ne devrait pas rencontrer sous la plume d’un académicien,» déclare le critique Jules Levallois (La Piété au dix-neuvième siècle, Le Roman dévot, p. 57; M. Lévy, 1864), à propos justement d’Octave Feuillet.

D’autres adjectifs méritent d’être rangés dans la même catégorie qu’adorable; par exemple: délicieux, exquis, ravissant: «Des moments délicieux... Une exquise beauté... Cette ravissante fillette...», épithètes répandues à profusion dans nos romans, et qui, à les examiner de près, ne signifient rien, tant elles sont hyperboliques. Paul de Kock, au cours d’un de ses amusants récits (Un Homme à marier, p. 9, col. 2; Rouff, s. d., in-4), fait répliquer à l’un de ses personnages: «Ces demoiselles sont ravissantes! Ravissantes! Tu vas tout de suite nous chercher ces mots dont on se sert dans le monde lorsqu’on veut mentir! Elles sont gentilles, et, de plus, feront de bonnes ménagères, voilà l’essentiel.»


V

Champfleury et Henry Murger.

Champfleury (1821-1889), le père de l’école réaliste, et son frère d’armes Henry Murger (1822-1861), le chantre de la bohème, nous fournissent l’un et l’autre une ample moisson de pathos et de drôleries. Avec eux, avec Champfleury surtout, qui a bien plus écrit que Murger, nous n’avons que l’embarras du choix.

«Les quelques soirées que passa Mme de la Borderie dans cette société lui parurent glaciales comme la peau d’un serpent. Le venin du Club des femmes malades ne trouvait plus de proie... Rien que l’arrivée de Mme de la Borderie rompait le fil électrique empoisonné qui servait de conducteur à l’esprit de la société...» (Les Amoureux de Sainte-Périne, p. 55; Librairie nouvelle, 1859.) Le fil électrique empoisonné!

«M. Perdrizet sautillait de loge en loge et semblait un pinson à lunettes d’or.» (Ibid., p. 75.)

«Les dames chuchotèrent en se regardant avec des bouches souriantes et des roucoulements d’yeux qu’eût enviés une actrice pour jouer des rôles de Marivaux.» (Ibid., p. 150.) Pour: «des roulements d’yeux» sans doute.

«... Une main froide, longue et amaigrie, s’empara de son crâne... Ces terribles doigts prenaient leur force de ce que les pouces des deux mains s’accrochant dans les embrasures des oreilles de faune de M. Perdrizet, les autres (?) se rejoignaient sur le sommet du crâne, qui, malgré son poli, était pris comme par huit étaux allongés.» (Ibid., p. 208.)