Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Champfleury revoyait et corrigeait avec beaucoup d’application non seulement ses épreuves, mais les diverses éditions de ses ouvrages: «J’ai appris peu à peu à me défier de la facilité de la plume; je me suis enfermé cinq ans, lisant, réfléchissant... Toute dépense m’a paru inutile, qui ne regardait ni les lettres ni les arts... Que de temps passé à revoir mes œuvres anciennes pour en enlever les négligences et les longueurs! Mes livres, quand je les revois à distance, ressemblent à de vieilles villes dans lesquelles une bonne administration fait des percées pour les assainir, leur donner du jour et de la lumière... Tout livre que j’ai publié dans une revue ou un journal n’a été pour moi qu’une sorte de première épreuve...» (Champfleury, Souvenirs et Portraits de jeunesse, Notes intimes, p. 252 et 292; Dentu, 1872.) Et tout cela est scrupuleusement exact; il suffit, pour s’en convaincre, de comparer entre elles les diverses éditions des romans de Champfleury: Les Bourgeois de Molinchart, par exemple, édition de 1855, Librairie nouvelle; et édition de 1859, M. Lévy; Les Souffrances du professeur Delteil, édition de 1857, M. Lévy; et édition de 1886, Dentu; etc.; il y a des variantes à chaque page, presque à chaque ligne, et parfois même des modifications sont apportées à l’intrigue du roman; mais les dernières versions ne valent souvent pas mieux et parfois même valent moins que les premières.
Croirait-on que Flaubert s’est alarmé de la publication faite en feuilletons, en 1854, des Bourgeois de Molinchart, qui offrent, en effet, certaines analogies de situation avec Madame Bovary, qu’il était en train d’écrire? Mais... «Quant au style, pas fort, pas fort!» (Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 5 août 1854; Correspondance, t. III, p. 2.)
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Passons à Henry Murger; et tout d’abord cette drôlerie:
«Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout de bas blanc... — Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe: j’ai bien envie de lui offrir mon bras.» (Scènes de la vie de bohème, p. 176; M. Lévy, 1861.)
«Je m’appelle Fanny, j’ai dix-huit ans et je suis une des dix femmes de Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient à deux pieds sur tous les articles du code pénal, déclare une des héroïnes des Scènes de la vie de jeunesse (p. 85; M. Lévy, 1859) du même romancier. La porte par où l’on sort de mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et, pour y pénétrer, il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont ruiné leurs pères. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d’or...»
«... Le nommez-vous mon frère?... Mais, en vous appelant ainsi de ces noms fraternels, ne savez-vous point que vous semez tout simplement de la graine d’inceste dans le terrain de l’adultère?» (Ibid., p. 160.)
«Sa tête était de plomb, et il avait un enfer dans l’estomac.» (Ibid., p. 177.)
«Au fond de sa poitrine, et flottant dans un océan de larmes, son cœur assassiné par la souffrance se débattait en criant au secours.» (Ibid., p. 191.)
«... Il entendait toujours ces mêmes mots, dont les syllabes lui perçaient le cœur comme les dards d’une couvée de serpents.» (Ibid., p. 194.)