Afin de procéder autant que possible, mais cela ne se pourra pas toujours, par ordre chronologique, nous allons rétrograder quelque peu et remonter à Ronsard (1524-1585), qui, comme on sait, se plaisait aux accouplements de mots, qualifiait la toux de ronge-poumon, Apollon de porte-perruque, Bacchus de nourri-vigne et aime-pampre, etc.

Ces juxtapositions ont d’ailleurs été fréquentes au seizième siècle et même plus tard. «Votre esprit aime-vers... Cyprine dompte-cœur...», écrit, dans sa comédie Le Visionnaire (II, 4), Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676), qui, en plus d’un endroit, a imité Ronsard.

Dans la préface de son poème La Franciade, Ronsard (Œuvres complètes, t. III, p. 31, édit. Blanchemain) recommande d’employer de préférence certaines lettres: «Je veux t’avertir, lecteur, de prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont le plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les consonnes M, B, et les SS finissant les mots, et sur toutes les RR, qui sont les vraies lettres héroïques, sont une grande sonnerie et batterie aux vers.»

Le poète du Bartas (1544-1590), qui, de son vivant, a joui de la plus grande réputation, d’«une gloire sans rivale», dont les œuvres ont été traduites dans presque toutes les langues de l’Europe (Cf. La Grande Encyclopédie, art. Du Bartas), est peut-être celui qui, après nos décadents, symbolistes et naturistes, nous fournirait le plus de vers bizarres et drolatiques. On sait que, pour exprimer le galop du cheval, il commençait par galoper lui-même dans sa chambre[20]:

Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape

Le vent qui va devant...

Il recherche, avant tout, l’harmonie imitative; redouble, au besoin, certaines syllabes, écrit pé-pétiller, ba-battre, flo-flottant, au lieu de pétiller, battre, flottant. Le soleil est pour lui le duc des chandelles; les vents sont les postillons d’Éole. Sa muse, comme celle de Ronsard et encore plus, «en français parle grec et latin»:

Apollon porte-jour; Herme guide-navire;

Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre...

La guerre vient après, casse-lois, casse-mœurs,