«Un avis pourrait même être affiché dans les bibliothèques et salles de lecture pour mettre le public en garde contre cette fâcheuse habitude[672].»
Les preuves abondent de la réalité de ce péril, de la fréquence de cette contagion, et nous n'avons, pour en fournir, que l'embarras du choix.
Dernièrement, à Kharkow, chef-lieu de gouvernement de la Russie méridionale, «une véritable épidémie de tuberculose s'était abattue sur les employés de la municipalité, surtout sur ceux spécialement affectés aux archives. Émus de cet état de choses, les médecins soumirent ces archives à des analyses bactériologiques et micrographiques, et constatèrent bientôt que les bacilles de Koch y pullulaient. L'enquête établit que l'employé préposé très longtemps auparavant aux archives, tuberculeux à la dernière période, avait la mauvaise habitude de se mouiller le doigt avec de la salive pour feuilleter et compulser les pièces. Il avait ainsi contaminé les archives soumises à sa garde; les bacilles, avec le temps, s'y étaient développés et avaient créé un véritable foyer de tuberculose qui avait infecté les employés. Que ceci serve de leçon aux personnes qui ont la mauvaise habitude de ne pouvoir feuilleter un livre sans l'intervention de la salive. Avis aussi à celles qui empruntent des livres aux cabinets de lecture, livres prêtés en grand nombre aux malades de toute sorte[673].»
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La prohibition des annotations marginales formulée par Harold Klett dans le susdit article Don't, s'explique et se justifie d'elle-même, lorsqu'il s'agit des livres d'une bibliothèque publique: si chaque lecteur s'avisait de mentionner, sur chaque ouvrage qu'il emprunte, ses impressions ou remarques personnelles, les marges des plus grands in-folio n'y suffiraient pas, et les volumes seraient dans un étrange état.
Mais, si l'on considère une bibliothèque privée, et c'est notre cas, la même restriction doit-elle être maintenue? En d'autres termes, avons-nous tort ou raison de souligner des passages ou d'inscrire des notes sur des livres qui nous appartiennent et ne sont qu'à nous?
Dans son Traité élémentaire de bibliographie, Sylvestre Boulard a vivement combattu cette habitude.
«Ces soulignures sont des taches qui font du tort à la vente de l'ouvrage, écrit-il[674]… Ces notes ne sont que des taches désagréables pour la plus grande partie des acquéreurs.»
Maître Boulard était, sinon orfèvre, du moins libraire et expert en librairie; on ne s'en aperçoit que trop ici. Est-ce que nous recherchons et collectionnons des livres pour en trafiquer? Est-ce que notre bibliothèque a été formée par nous peu à peu, amoureusement et pieusement, pour être ensuite cédée à bon prix, avec beaux bénéfices, et avons-nous à nous préoccuper de cette vente avant ou après décès?
Nullement. Nos livres sont notre bien, et il s'agit d'en jouir à notre convenance et d'en profiter de notre mieux. Ce sont des instruments que nous avons certes le devoir de soigner et de ménager, mais que nous avons aussi le droit de rectifier et de compléter; ou plutôt ce sont des collaborateurs, des compagnons, que nous nous plaisons à consulter[675], mais dont nous ne sommes pas tenus d'adopter sans réplique tous les avis, avec lesquels nous avons licence de douter et d'objecter, que nous contrôlons, reprenons et amendons au besoin.