Le lecteur qui veut mettre à profit, savourer et conserver le fruit de ses lectures, doit forcément marquer de quelque signe les passages qui le frappent le plus, inscrire dans la marge, de côté, en tête ou en pied, au crayon,—le crayon suffit, la plume prendrait trop de temps, et le papier peut boire d'ailleurs,—telle remarque, telle critique, qui vous vient à l'esprit, ou telle comparaison que cet endroit vous suggère. Il n'est pas question ici, bien entendu, de ces annotations ou exclamations dont certains commentateurs surchargeaient jadis les bas de pages des ouvrages classiques: «Beau!» «Superbe!» «Admirable!» «Sublime!» etc., de ce qu'on pourrait appeler «les notes bêtes»; ce ne sont que «les notes utiles» que nous approuvons et conseillons, les rectifications d'abord, puis les rapprochements et analogies de forme ou de fond, les objections, etc. De cette façon et dans ce sens, c'est un charme que d'annoter ses livres, et, pour le connaître et l'apprécier, ce charme, ainsi que nous en avertit l'érudit et judicieux Gustave Brunet[676], «il faut l'avoir goûté».

Je sais qu'il y a des livres si beaux, si splendidement édités, qu'on n'ose appuyer le crayon sur leurs pages et altérer la blancheur de leurs marges; ceux-ci, regardez-les, contemplez-les, admirez-les; mais ayez quelque autre édition de ces ouvrages, une édition moins luxueuse et plus abordable, avec qui vous puissiez converser et discuter. Ou bien encore, et pour tout concilier, inscrivez vos notes, non dans les marges, mais sur une fiche simple ou double, avec renvois aux pages, et placez ensuite cette fiche en tête ou à la fin du volume. Mais nombre de travailleurs et de liseurs préféreront toujours se servir des marges.

Il n'est guère de véritable ami des livres et des Lettres qui ne l'ait commise, cette profanation, qui n'ait perpétré ce prétendu crime d'annotation, et ne se soit livré, involontairement ou de parti pris, à cette muette mais délectable et très profitable causerie. Racine chargeait de gloses certains de ses volumes, Voltaire pareillement; et le président de Thou, si soucieux cependant de la beauté et de l'intégrité de ses livres; et l'évêque Huet, «de tous les hommes, celui qui a peut-être le plus lu[677]»; et La Monnoye, Mirabeau, Morellet, Naigeon, Alfieri, Dulaure, Letronne, l'astronome Lalande, le poète Lebrun-Pindare, Paul-Louis Courier, Boissonade, Éloi Johanneau, Charles Nodier, Jacques-Charles Brunet, etc., etc., sans compter ce «Jamet le jeune, qui, au dire de Nodier précisément, doit sa célébrité parmi les bibliophiles aux notes dont il aimait à couvrir les gardes, les frontispices et les marges de ses livres[678]». Quant au marquis de Paulmy, c'était exclusivement sur les feuillets de garde qu'il inscrivait ses annotations, notamment l'analyse critique qu'il avait coutume de faire de chacun des ouvrages entrant dans sa bibliothèque, et, «tout grand seigneur qu'il était, ses notices n'en sont pas plus bêtes; elles doublent même la valeur vénale de l'exemplaire, au lieu de la diminuer[679]».

Oui, la meilleure manière de prouver à nos livres tout le cas que nous faisons d'eux et toute l'affection que nous leur portons, c'est, non de les considérer comme «sacrés», à la façon des Cantiques de Lefranc de Pompignan[680]; mais bien, au contraire, de les fréquenter et compulser le plus possible, de les traiter en camarades et confidents, avec lesquels on aime à deviser et discuter, à se rappeler, conférer et s'épancher.


En terminant, pour prendre congé du lecteur et le laisser sur ce qu'on nomme la bonne bouche, adressons à ces chers livres, comme un dernier salut et un suprême hommage, cet hymne de gratitude, d'amour et de glorification, composé à leur los:

«Livres, don précieux, par qui existe le commerce intime des âmes dès ce monde, trésor impérissable, si doux à acquérir, si facile à conserver, soutien de l'âme fatiguée, consolation pour les mauvais jours, moyen sublime d'obtenir pour nous-mêmes et de répandre sur nos frères la joie sereine, la vérité, l'amour, «la chose la meilleure qui soit en nous!» puissiez-vous être l'objet d'une affection véritable et digne de vous! Puisse le culte de l'intelligence renaître et se conserver pur! Puisse la soif des grandes choses ramener la foule dédaigneuse, qui s'éloigne, vers vous, source féconde d'où s'épanchent la lumière qui grandit toujours et la vie qui ne finit pas[681]

APPENDICE

I.—ABRÉVIATIONS

A propos des incunables (chap. III, pp. 70-71, note [171]), nous avons dit un mot de certaines abréviations nommées les unes sigles, les autres notes tironiennes. Nombre de ces anciennes marques, initiales, lettres enclavées, signes et formules brachygraphiques[682], sont encore usités fréquemment, et il n'est pas inutile de les connaître. Exemples: IHS ou I. H. S., Jhesus Christus ou Jesus Hominum Salvator;—INRI ou I. N. R. I., Jesus Nazareus Rex Judæorum;—X, XRS, Χρ, Christus, Χριστός;—D. M., Dîs manibus ou Deo magno;—D. O. M., Deo optimo maximo;—M. P., Maximus pontifex;—S. P. Q. R., Senatus populusque romanus;—S., saint;—SS., saints, ou sanctissimus;—TH. ou Θ, la mort, ou décédé (de θάνατος);—etc.