La reliure à part, c'est de la qualité du papier que dépend presque toujours le prix de vente d'un ouvrage non épuisé, non d'occasion, qui se trouve en librairie, comme on dit, et figure dans le catalogue d'un éditeur. Prenons, par exemple, la collection Jannet-Picard, portée sur le Catalogue de la librairie Flammarion, année 1896[119], et qui comprend les œuvres de Molière, de Rabelais, Villon, Regnier, Marot, etc. Le volume broché, papier ordinaire, de cette collection, coûte 1 franc; le volume broché, papier vergé, 2 francs; papier Whatman, 4 francs; papier de Chine, 15 francs.

De même pour la «Nouvelle Bibliothèque classique», fondée par l'éditeur Jouaust, et annoncée dans le même catalogue Flammarion[120]: un volume de cette collection sur papier ordinaire in-16 elzevierien est coté 3 francs; sur papier de Hollande, 5 francs; sur papier de Chine ou Whatman, 10 francs; sur grand papier (c'est-à-dire papier à grandes marges), chine ou Whatman, 30 francs.

L'édition des œuvres complètes d'Alfred de Musset (10 vol. format petit in-12) publiée par l'éditeur Lemerre est de même tarifée[121]: le volume sur papier vélin, 6 francs; sur hollande, 25 francs; sur chine et sur Whatman, 50 francs; sur japon, 75 francs.

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Le papier, qui tire son nom du mot latin papyrus, roseau très abondant en Égypte, et dont l'écorce, aisément détachée en larges et légères bandelettes, recevait l'écriture des anciens scribes, est d'origine très lointaine et inconnue. C'est ce qui faisait dire au roi Charles IX que le papier «semble nous avoir été transmis par un don spécial de Dieu[122]». Il a cela de particulier et d'admirable qu'étant le produit de substances presque sans valeur et souvent de matières de rebut, le résultat d'une trituration de loques et de chiffons, une fois façonné et imprimé, devenu livre ou journal, il acquiert une puissance sans pareille, une sorte de souveraineté universelle. Il modifie nos idées et nos croyances, transforme nos mœurs et nos lois, renverse ou restaure les États, décide de la paix et de la guerre: il gouverne le monde, pour ainsi dire; et il s'est tant multiplié de nos jours, on en fait une si grande et si envahissante consommation, que cette particularité est devenue une caractéristique de notre époque, qu'on a surnommé notre âge «l'âge du papier».

Autrefois le papier ne se fabriquait qu'avec des chiffons (coton, chanvre, lin); actuellement on en fabrique avec presque tout[123], avec de la paille, du foin, du son, du crottin de cheval «bien lavé[124]», de la mousse, des feuilles d'arbres, des fougères, de l'ortie, du sparte ou alfa (graminée très répandue en Algérie), mais surtout avec du bois (sapin, tremble, peuplier et tilleul)[125]. Sans l'encre d'imprimerie qu'il faudrait d'abord enlever, ce qui augmenterait considérablement les frais de fabrication, les vieux papiers (vieux journaux, livres de rebut, etc.) pourraient aussi servir à en confectionner du neuf: à cause de cette encre, le vieux papier ne peut faire que du carton ou des maculatures, papier de pâte grossière employé pour envelopper et emballer[126].

C'est la presse, ce sont les journaux, qui, par leur rapide et considérable extension durant la seconde moitié du XIXe siècle, ont stimulé la fabrication du papier et l'ont amenée aux prodigieux résultats que nous voyons: plus de 1 500 millions de kilogrammes fabriqués par année dans le monde entier; la France, à elle seule, en fabrique annuellement plus de 100 millions de kilogrammes[127]. On a calculé qu'un journal à grand tirage absorbe, à lui tout seul, une centaine d'arbres par numéro, et que, dans un demi-siècle, pas plus tard, toutes les forêts d'Europe auront été coupées à blanc et imprimées à fond[128].

Sans entrer dans tous les menus détails de la fabrication du papier, nous dirons, d'une façon générale, que les papiers faits avec des chiffons valent mieux,—c'est-à-dire offrent plus de solidité et de résistance, reçoivent mieux l'impression, sont plus «amoureux» de l'encre, et aussi sont moins susceptibles de s'altérer et de se jaunir,—que les papiers fabriqués avec du bois.

Il en résulte donc, et toujours d'une manière générale, que les livres d'autrefois,—les livres de condition moyenne, livres ordinaires et à bon marché: je laisse de côté, comme je l'ai dit au début, les ouvrages de luxe,—valent mieux, matériellement parlant, que les livres ordinaires et à bon marché d'aujourd'hui[129]. Nous aurons à nous souvenir de cette remarque lorsque nous traiterons de l'achat des livres.

Jadis les papiers ne se fabriquaient que dans des cuves, à la forme; actuellement, grâce à la machine à papier continu, inventée vers 1798 par un ouvrier d'Essonnes, Louis Robert[130], et maintes fois perfectionnée depuis, ce mode de fabrication est l'exception. Voici succinctement en quoi consistait et consiste encore, sauf quelques modifications de détails, la fabrication à la forme[131].