Les papiers couchés ressemblent parfois beaucoup aux papiers glacés ou satinés, et l'on pourrait les confondre. Pour les distinguer, il suffit de mouiller le doigt et de frotter légèrement un coin de la feuille à examiner: si le doigt se salit, se couvre d'un petit dépôt blanchâtre, on a affaire à du papier couché; dans le cas contraire, à du papier simplement glacé ou satiné.

Ces papiers plâtrés et glacés, d'une blancheur éclatante, si répandus aujourd'hui, sont des plus pernicieux pour les yeux. On ne saurait mieux comparer l'effet produit par eux sur la rétine qu'à celui de la réverbération d'une route poudreuse tout ensoleillée ou d'un champ de neige, qu'on serait astreint à regarder. Des médecins allemands ont, il y a quelque temps, dirigé des attaques très vives contre les papiers couchés et, en général, contre les papiers trop glacés et trop blancs.

«Nous n'avons pas besoin de faire remarquer, écrit à ce propos la Revue scientifique[142], quelle transformation complète s'est produite dans les papiers d'impression; on est bien loin des antiques papiers de chiffon, dotés d'une coloration grise ou bleuâtre, et d'un grain assez grossier, qui, pour l'impression comme pour l'écriture, exigeaient l'emploi de caractères de dimensions assez grandes[143]. On se sert maintenant, pour ainsi dire exclusivement, de papiers faits de fibres végétales diverses, mais dont la caractéristique est de présenter une surface extrêmement lisse, où la plume glisse, où l'impression se fait en petits caractères. Or, qu'on regarde ces papiers perfectionnés, et l'on constatera qu'il se produit souvent à leur surface des reflets intenses…, toute une série de reflets, d'ombres et de lumière qui fatiguent considérablement l'œil.»

La constatation n'est que trop facile et que trop exacte, et il y a là un fait digne au plus haut point d'appeler l'attention de tous ceux qui lisent, et de les mettre soigneusement en garde.

Certains bibliographes ont reproché aux belles éditions de Firmin Didot d'avoir, par leur blancheur, «rendu myopes nos pères de 1830[144]»: que ne dira-t-on pas de nos papiers, bien plus glacés, bien autrement chatoyants et éblouissants! quels reproches ne méritent-ils pas!

Afin de remédier à ces graves et incontestables dangers, quelques éditeurs ont fait choix, pour leurs impressions, de papiers légèrement teintés, soit en jaune, soit en vert, soit en bleu. Vers la fin du XVIIIe siècle, l'éditeur Cazin a fréquemment employé le papier azuré, et ses charmants petits in-18, bien qu'imprimés en fins caractères, se lisent sans fatigue.

La teinte qui semble la meilleure pour les yeux, «c'est la teinte bulle et principalement celle désignée dans les étoffes sous le nom de teinte mastic[145]». Le papier de cette nuance doit même être préféré au papier vert, parce que l'encre noire apparaît rougeâtre et peu distincte sur le vert, et, par suite, fatigue la vue[146].

Mais que penser des industriels qui, pour se singulariser, dans l'espoir de provoquer la curiosité, s'avisent de tirer leurs ouvrages sur papier rose ou rouge vif? Rien de plus pernicieux pour la vue que les papiers rouges; la lecture d'une simple demi-page de cette couleur laisse dans la rétine des tremblements, des papillotages, qui, de l'aveu unanime des oculistes, peuvent avoir les plus fâcheuses conséquences. Il y a quelques années, un éditeur, déterminé à brusquer le succès, entreprit le lancement d'une collection de mignons petits in-16, imprimés sur papier rose, papier «cuisse de nymphe».

«Je sais bien, disait-il avec une aimable désinvolture, que je risquerais d'abîmer les yeux de mes clients, si ces braves gens commettaient l'imprudence d'ouvrir mes volumes, mais ils ne les ouvriront pas! C'est pour la pose et la montre qu'on achète des livres aujourd'hui… quand on en achète! On ne lit plus!»

Vous qui êtes de ceux qui lisent encore, vous qui achetez des livres pour vous en servir réellement et efficacement, fuyez, fuyez comme la peste ces papiers aux couleurs éclatantes. «Ménagez vos yeux! Ayez-en un soin extrême!» C'est la première règle à suivre, le premier et le plus important conseil que j'aie à vous donner.