CHAPITRE I[6]
L'AMOUR DES LIVRES ET DE LA LECTURE
Le livre d'autrefois et le livre d'aujourd'hui.—Concurrence faite au livre par le journal;—par les sports.—Le livre, «la passion des honnêtes gens».—Résumé historique et succincte anthologie de l'amour des livres et de l'amour des Lettres.—Attraits extérieurs du livre: leur importance.—On ne lit bien qu'un livre qui vous appartient.—Dangers des livres empruntés.—Faut-il en prêter?—Opinions diverses sur les «prêteurs» et les «non-prêteurs».—«Garder un livre, ce n'est pas voler.»
Le livre, qui était autrefois le privilège presque exclusif de quelques grands seigneurs, de fastueux surintendants ou cossus prébendiers,—des Grolier, des de Thou, des Letellier, des Colbert, Huet, Soubise, La Vallière, Paulmy, etc.,—est aujourd'hui, et depuis plus d'un siècle, affranchi de ce pseudo-monopole, et tombé, pour ainsi dire, dans le domaine public. De plus en plus, surtout depuis une trentaine d'années, nous le voyons se multiplier et se répandre, se vulgariser,—dans l'une et l'autre acception. Il obéit à la règle commune, à la loi rigoureuse et fatale qui veut que la quantité ne s'obtienne jamais qu'au détriment de la qualité.
D'une façon générale, et comme il ressortira de l'ensemble de cette étude, le livre d'aujourd'hui est, pour la partie matérielle,—la seule dont nous nous occupions,—pour le dehors et la forme, moins bien fait et moins bon que le livre d'autrefois; et c'est surtout aux procédés de fabrication actuelle du papier, à la mauvaise qualité de celui-ci, qu'est due cette infériorité, incontestable à notre avis.
Qu'on veuille bien voir, dans ce que nous disons là, moins une critique ou une plainte, qu'une simple remarque, une impartiale et platonique constatation.
L'absolu n'existe pas dans les choses humaines; toutes ont du pour et du contre. Si le livre moderne est moins bien conditionné que le livre ancien, il coûte aussi moins cher; au lieu d'être réservé à une élite, il est accessible aux plus humbles et aux plus pauvres, il profite à tout le monde. Et puis n'y a-t-il pas encore de temps à autre, chez quelques rares éditeurs, de très artistiques publications, tirées sur papier à la cuve et de confection spéciale, des livres dignes des grands imprimeurs d'autrefois, des Alde, des Estienne, des Elzevier, des Plantin, des Didot; dignes aussi des Jean Cousin, des Sébastien Leclerc, des Gravelot, des Eisen et des Moreau, ces glorieux maîtres du burin?
Si peu coûteux que soit le livre, si démocratisé qu'il soit à présent, il a d'ailleurs trouvé dans le journal un concurrent encore à plus bas prix, encore plus abordable et plus pénétrant, plus démocratique que lui. Il n'en demeure et n'en demeurera toujours pas moins le véritable gardien de l'intelligence, de l'expérience, de la mémoire de ceux qui nous ont précédés sur terre; il conservera toujours son titre de «Trésor des remèdes de l'âme», que lui a donné un roi d'Égypte[7], voilà plus de trois mille ans.
Le journal a sur le livre le désavantage d'être fait trop vite, forcément,—et ce qu'on fait vite, forcément encore et inévitablement, manque de soin et de maturité[8]; de ne parler presque exclusivement que de choses éphémères et d'une importance relative; de ne posséder enfin ni le format, ni la commodité et l'élégance du livre.
La vraie lecture, c'est celle du livre. «La lecture des journaux, a dit, avec un dépit peu justifié d'ailleurs, un journaliste qui était en même temps un très brillant styliste[9], la lecture des journaux empêche qu'il n'y ait de vrais savants et de vrais artistes; c'est comme un excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et difficiles, qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre, comme le livre a tué l'architecture, comme l'artillerie a tué le courage et la force musculaire.»
Je ne crois pas à la justesse de cette assertion ou de cette prédiction; je ne crois pas que «le journal tue le livre»; tous deux plutôt s'aident à vivre, se complètent l'un l'autre, se fortifient réciproquement.