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D'autres bibliophiles, nullement funèbres comme les précédents, tout à fait, au contraire, plaisants et facétieux, cherchent à mettre l'enveloppe du livre en harmonie avec son contenu, et jouent sur le titre de l'ouvrage. Tel, par exemple, cet amateur d'outre-Manche qui avait fait relier en peau de cerf un Traité sur la chasse; et cet autre qui, parce que le mot anglais fox signifie renard, s'avisa de faire couvrir de peau de renard l'Histoire de Jacques II par Fox[283]; et cet autre, encore, qui crut devoir faire revêtir de maroquin noir une Histoire de la Forêt Noire[284]. Un relieur anglais—ce sont décidément les fils d'Albion qui paraissent tenir le plus à ces singularités—a exhibé naguère une Histoire de Napoléon à reliure tricolore, c'est-à-dire dont les plats étaient, comme le drapeau français, également divisés en trois couleurs: bleu, blanc, rouge[285].

Et cet exemplaire des Châtiments de Victor Hugo, de la bibliothèque de Philippe Burty, «où s'étale une immense abeille d'or enlevée au trône impérial des Tuileries[286]»? Et cette Histoire de la Révolution de Thiers, dont la couverture imite «un manteau princier bleu brodé d'or», et dont le plat supérieur porte, encastrées en son milieu, «les lunettes authentiques de l'auteur, privées de leurs verres, et escortées de quatre boutons de sa redingote préférée»? «L'effet en est insensé», ajoute M. Blanchon[287]. Nous le croyons sans peine.

Que dire encore des reliures à musique? Car «il y a des reliures à musique, de même qu'il y a des tableaux-pendules! Vous ouvrez un album dont la couverture contient dans un épais biseau une boîte à musique: à l'instant même, le cylindre s'échappe, les lames du peigne métallique reçoivent le frottement voulu, et vous entendez une valse ou une cavatine dont les sons paraissent sortir de la muraille. Aux quatre angles du plat extérieur se trouvent des clous qui semblent placés là pour protéger la couverture par leur saillie, et qui en réalité dissimulent l'entrée des clefs par où se remonte l'appareil quand le cylindre est à bout de course[288]

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Certains amateurs adoptent une seule couleur pour tous leurs livres sans distinction: c'est ainsi que les filles de Louis XV avaient fait choix, pour leurs reliures: Mme Adélaïde, du maroquin rouge; Mme Sophie, du maroquin citron; et Mme Victoire, du maroquin vert ou olive[289].

Ce système de reliure uniforme «est un bon et beau système, remarque Jules Richard[290]; mais, s'ils sont logiques (les amateurs), ils doivent faire casser les volumes anciens qu'ils achètent reliés, afin de les réhabiller (sic) après à leur mode particulière. Quant à moi, si j'admire ces enfilades majestueuses de livres semblables, je suis loin de dédaigner la bibliothèque variée de couleurs, d'époques et de modes. C'est plus gai;—d'ailleurs j'aime beaucoup le livre vêtu selon le goût de son temps, même quand ce goût est devenu quelque peu ridicule. Je ne dis pas cela, bien entendu, pour les fleurons et les compartiments du XVIe siècle, ni pour les petits fers du XVIIe, ni pour les exquises dentelles du XVIIIe. Mais le triangle révolutionnaire ne me déplaira pas plus sur le dos d'un Marat que la lyre timbrée sur le dos de Lamartine. Rien ne m'égaie comme les trèfles prétendus gothiques des troubadours de 1820. Je suis enfin de ceux qui trouvent bon air au Mémorial de Sainte-Hélène illustré par Charlet, aux histoires de Napoléon illustrées par Raffet et H. Vernet, dans ces reliures de 1840, à dos plats et à emblèmes bonapartistes dorés largement.»

D'autres amateurs veulent une couleur différente pour chaque genre. A ce propos, voici les sagaces considérations émises par Ambroise-Firmin Didot dans son rapport sur la reliure:

«Comme principe général, le choix des couleurs plus ou moins sombres, plus ou moins claires (pour les reliures), devrait toujours être approprié à la nature des sujets traités dans les livres. Pourquoi ne réserverait-on pas le rouge pour la guerre et le bleu pour la marine, ainsi que le faisait l'antiquité pour les poèmes d'Homère, dont les rapsodes vêtus en pourpre chantaient l'Iliade, et ceux vêtus en bleu chantaient l'Odyssée? Je me rappelle avoir vu dans la belle bibliothèque de mon père un magnifique exemplaire de l'Homère de Barnès, dont le volume de l'Iliade était relié en maroquin rouge, tandis que l'Odyssée l'était en maroquin bleu. On pourrait aussi consacrer le violet aux œuvres des grands dignitaires de l'Église, le noir à celles des philosophes, le rose aux poésies légères, etc., etc. Ce système offrirait, dans une vaste bibliothèque, l'avantage d'aider les recherches en frappant les yeux tout d'abord. On pourrait aussi désirer que certains ornements indiquassent sur le dos si tel ouvrage sur l'Égypte, par exemple, concerne l'époque pharaonique, arabe, française ou turque; qu'il en fût de même pour la Grèce antique, la Grèce byzantine ou la Grèce moderne, la Rome des Césars ou celle des papes[291]

On ne lira pas non plus sans profit les très judicieuses réflexions suivantes de Charles Blanc, extraites de sa Grammaire des arts décoratifs[292]: