Dans tout livre la marge est ce qui plaît aux yeux…

Un livre trop rogné jamais ne se répare[323]

Les belles et grandes marges donnent au livre une notable et très légitime plus-value: elles permettent de le faire relier au besoin un plus grand nombre de fois, elles prolongent sa durée, en même temps qu'elles ajoutent à sa beauté artistique.

C'est non seulement par maladresse ou ignorance, mais souvent aussi par cupidité et ladrerie que certains relieurs rognent les livres tant qu'ils peuvent. Leur confrère Lesné, qui les connaissait bien, nous dévoile en ces termes leur trafic:

«Il y en a même (des relieurs) qui rognent beaucoup par un motif d'intérêt; c'est qu'en rendant un livre le plus petit possible, il y entre moins de carton, de peau pour le couvrir, moins d'or pour le dorer, et que d'ailleurs les rognures se vendant au cartonnier en échange de carton neuf, en en faisant beaucoup, elles diminuent d'autant le prix de celui qu'on emploie[324]

Et le même codificateur et barde de la Reliure ajoute ce très sage précepte, que tous nos praticiens modernes feraient bien de méditer et d'observer:

«Un relieur, en rognant un livre, ne doit jamais dire: «C'est un bouquin»; il doit toujours le traiter comme s'il était précieux; car tel livre qui ne l'est pas pour un amateur, l'est pour un autre; et d'ailleurs, en les considérant tous comme s'ils étaient précieux, on ne risque pas de se tromper[325]

Le mieux d'ailleurs pour vous, pour vos in-18 cartonnés à la Bradel, c'est de faire seulement rogner et jasper la tête de ces livres, et en ébarber la tranche gouttière et la queue[326]. La tête a besoin d'être rognée, égalisée, afin que la poussière pénètre moins dans le livre; c'est pour le même motif qu'on la dore ou la colore, qu'on la brunit à l'agate ou qu'on la jaspe.

Quant aux volumes de référence, dictionnaires, etc., destinés à être fréquemment consultés, et que vous avez revêtus d'une demi-reliure, il est bon d'en faire rogner légèrement non seulement la tête, mais les deux autres tranches, afin de pouvoir feuilleter plus aisément ces ouvrages. Souvent même, pour certains de ces volumes d'usage constant et de fatigue, on arrondit les angles des pages, ce qui empêche tant soit peu celles-ci de se replier et de se corner, et rend aussi le feuilletage plus facile.

Bien que nous n'ayons pas à nous occuper des publications de luxe, disons, en passant, un mot des fausses marges. Doit-on les conserver? Doit-on les supprimer à la reliure? On sait ce qu'on entend par fausses marges. Les livres tirés sur papier de choix, japon, hollande, chine, etc., offrent tous cette particularité, due aux nécessités du tirage, que les marges extérieures d'un certain nombre de feuillets dépassent, et souvent de trois ou quatre centimètres, les marges correspondantes des autres feuillets. Quelques amateurs, comme A. de la Fizelière, refusent de faire tomber à la reliure ces excédents de marge. «Une gravure rognée à la marge est déshonorée, il en est de même pour les livres, écrit ce bibliophile[327]. Je veux la marge entière dans un exemplaire exceptionnel, qui ne me déplaît pas en restant broché. C'est le spécimen du format que donne tel ou tel papier employé pour le tirage.»