Ces fausses marges, qu'on a qualifiées de «monstrueuses inégalités[328]», sont de véritables nids à poussière, et il nous semble, comme à l'auteur du Livre du bibliophile[329], qu'on a grande raison de les rogner: «elles proviennent, non d'une intention artistique, mais d'une nécessité matérielle; ces différences dans la dimension des papiers, loin d'être un ornement, donnent au livre un aspect irrégulier qui ne saurait être agréable».

Religieusement conservées, ces fausses marges produiraient, en effet, d'étranges reliures, des reliures de formats carrés, inusités, tout à fait baroques et disparates. Il vaut donc mieux supprimer ces excédents de marge lorsqu'on fait relier le livre,—ou bien le garder broché, comme semble le conseiller A. de la Fizelière. Il est bon néanmoins, et c'est l'avis de tous les bibliophiles, de laisser, au commencement ou à la fin des livres, quelques feuillets préservés de la rognure[330], qu'on replie régulièrement selon les dimensions de la tranche et qu'on rentre à l'intérieur du volume, comme des témoins—c'est le nom qu'on leur donne—des dimensions primitives et authentiques du papier[331].

Faites toujours relier vos livres avec la couverture de la brochure, de façon que chaque volume, sous ses plats de papier, de toile ou de maroquin, conserve toute son intégrité. Ces couvertures sont d'ailleurs parfois très coquettement illustrées; la plupart contiennent au verso des annonces et indications qui peuvent servir: ne vous privez pas de ces documents, ne supprimez rien de vos livres, laissez-les toujours intacts et entiers.

Il est des relieurs qui s'étonnent de cette «mode» de faire ainsi relier chaque volume avec sa couverture, et qui en plaisantent avec des haussements d'épaules. «Cela ne se faisait pas autrefois, maugréent-ils; mais aujourd'hui les amateurs ont de telles exigences! Ils manifestent de si inconcevables lubies! Jusqu'où iront-ils?» Etc., etc. Il y avait une excellente raison pour que «cela ne se fît pas autrefois»: c'est qu'autrefois les livres brochés n'avaient pas de couvertures imprimées, et partant dignes d'être conservées. La couverture imprimée et illustrée ne date guère que du commencement du XIXe siècle, et c'est surtout à partir de 1820 qu'elle se propage et se diversifie, qu'elle prend de l'originalité, acquiert de la valeur et de l'intérêt[332].

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Ne vous en rapportez pas à votre relieur pour les titres à inscrire au dos de vos volumes, ce qu'on appelle les titres à pousser. Sans commettre ces gigantesques bourdes complaisamment relevées par les bibliographes:—Bran, tome I; Bran, tome II (pour: Brantôme, I; Brantôme, II);—Mrs. Beecher Stowe, Uncle, tome I; Uncle, tome II (pour: Uncle Tom, I; Uncle Tom, II);—Roussel, Système ph. et moral (fémoral) de la femme (pour: philosophique et moral);—Daffry, De la monnoie et de l'expropriation (pour: Daffry de la Monnoie, De l'expropriation);—Bellot, Des minières et du régime dotal (pour: Bellot Des Minières, Du régime dotal); etc.,—il est des relieurs qui pourront fort bien étiqueter ainsi les œuvres de Rabelais, de Corneille ou de Racine: De Rabelais, Œuvres;—De Corneille, Œuvres;—De Racine, Œuvres (au lieu de: Œuvres de Rabelais, ou Rabelais, Œuvres;—Œuvres de Corneille, ou Corneille, Œuvres;—Œuvres de Racine, ou Racine, Œuvres).

D'autres ont une tendance, très compréhensible d'ailleurs, à toujours abréger leurs inscriptions, à supprimer notamment les prénoms qui devraient être et qui sont indissolublement joints aux noms; ils écriront volontiers: Martin, Histoire de France (pour: Henri Martin); Hugo, les Misérables (pour: Victor Hugo)[333]; Gautier, le Capitaine Fracasse (pour: Théophile Gautier); Chénier, Poésies (pour: André Chénier); Scott, Ivanhoë (pour: Walter Scott); etc.

Écrivez donc vous-même, sur une fiche annexée à chaque volume, le titre à pousser, de telle sorte que votre relieur n'ait qu'à se conformer à vos indications.

Cette inscription doit-elle être faite par lui directement sur la peau ou la toile du dos du volume, ou bien indirectement, sur une étiquette en peau, une pièce[334], collée ensuite sur le dos de ce livre? La pièce étant de couleur différente et toujours plus foncée que celle du livre[335], peut sembler lui donner un aspect plus élégant, plus coquet; en revanche, elle a l'inconvénient de ne pas toujours bien adhérer au dos du volume, de se décoller, surtout aux angles. Le mieux, selon l'avis de personnes compétentes, est de pousser directement le titre sur le dos, et d'imiter l'étiquette en teignant en noir, au moyen d'encre ordinaire non communicative, le rectangle sur lequel se détachent les lettres d'or de ce titre: on a ainsi l'élégante apparence de l'étiquette, sans craindre l'inconvénient qu'elle présente, le décollage.

Autant que possible, donnez toujours à votre relieur un modèle, c'est-à-dire un volume relié auquel il devra se conformer en tous points pour la reliure des livres que vous lui confiez. Vous vous épargnerez de la sorte des malentendus aussi désagréables que fréquents, et vous lui enlèverez, s'il commet des bévues, tout prétexte de discussion et toute échappatoire. Choisissez ce modèle parmi les volumes dont vous risquez le moins d'avoir besoin: par exemple, s'il s'agit de périodiques, ne donnez pas, pour faire relier l'année ou le semestre qui vient de s'écouler, le tome de l'année ou du semestre immédiatement précédent; prenez, comme spécimen, un tome plus ancien et que vous ne présumez pas avoir à consulter. Généralement, et à part des travaux spéciaux, c'est dans les tomes les plus récents des périodiques, dans les années les plus rapprochées de l'année courante, que vous êtes le plus exposé à avoir des recherches à effectuer.