Déjà au XVIIe siècle l'érudit La Mothe-Le Vayer, dans sa Lettre à un moine sur l'art de se former une bibliothèque à peu de frais, écrivait, à propos des dictionnaires:

«Quant à ces derniers, je tiens, avec des personnes de grande littérature, qu'on ne saurait trop [en] avoir, et c'est chose évidente, qu'il les faut posséder en pleine propriété, parce qu'ils sont d'un journalier et perpétuel usage, soit que vous soyez attaché à la lecture et intelligence de quelque auteur, soit que vous vaquiez à la méditation et composition de quelque ouvrage[350]

Si vous vous occupez de bibliographie, le Manuel du libraire de Jacques-Charles Brunet, la France littéraire et les Supercheries littéraires de Quérard, le Dictionnaire des anonymes de Barbier, et le Catalogue de la librairie française d'Otto Lorenz, vous sont indispensables.

L'Histoire des Grecs et l'Histoire des Romains de Duruy, l'Histoire ancienne des peuples de l'Orient de Maspéro et les Origines du Christianisme de Renan, l'Histoire de France d'Henri Martin, de Michelet, de Lavisse, et une collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France, celle de Petitot et Monmerqué, la plus complète, de préférence; l'Histoire des Français des divers états d'Alexis Monteil; les quelques volumes, si remplis et si lumineux, d'Augustin Thierry, et les études, non moins savantes et fécondes, de Fustel de Coulanges; l'Histoire de la Révolution, par Thiers, Michelet, Louis Blanc, Carlyle, Quinet, etc.; les Origines de la France contemporaine de Taine; l'Histoire du Consulat et de l'Empire de Thiers, avec celle de la Chute du premier Empire (1814-1815) de Henry Houssaye; les Deux Restaurations de Vaulabelle et la Monarchie de Juillet de Thureau-Dangin; l'Histoire de Dix Ans de Louis Blanc, suivie de l'Histoire de Huit Ans d'Elias Regnault et de la Révolution de 1848 par Daniel Stern ou Garnier-Pagès; le Second Empire par Taxile Delord, l'histoire de la Guerre de 1870-71 et de la Troisième République (Charles de Mazade, Albert Sorel, Jules Claretie, Théodore Duret, Louis Fiaux, Alfred Duquet, le commandant Rousset, etc.), vous permettront de suivre, des origines du monde jusqu'à nos jours,—en étudiant plus particulièrement la France,—les événements et les progrès de l'humanité.

Michelet est, sans conteste, bien plus intéressant et entraînant qu'Henri Martin; mais celui-ci possède un avantage des plus appréciables pour les travailleurs et les chercheurs. Il a eu le bon esprit de joindre à sa grande histoire une table analytique et alphabétique, qui comprend tout un volume (le XVIIe) et permet de trouver instantanément le renseignement désiré. Michelet étant, par un très fâcheux et déplorable oubli, entièrement dépourvu de tables détaillées, les recherches sont presque impossibles à travers ses quarante ou cinquante volumes. Rien de plus utile, rien de plus précieux qu'une table ou index alphabétique, «accessoire obligé de toute bonne, complète et commode édition[351],» et l'on comprend bien qu'un chancelier d'Angleterre, Lord Campbell, ait voulu demander, en 1850, qu'on privât de ses droits de propriété littéraire tout écrivain qui publierait un livre sans index[352].

Les Causeries du lundi de Sainte-Beuve, ses Portraits littéraires, ses Portraits contemporains, ses Nouveaux Lundis et son chef-d'œuvre, Port-Royal, constituent la plus accessible et la plus vivante histoire de la littérature française que nous possédions, histoire biographique et monographique, mais suffisamment détaillée et complète. Ajoutez-y, comme complément ou correctif, sinon quelques gros ouvrages, tels que la monumentale Histoire littéraire de la France, entreprise par les Bénédictins de Saint-Maur, et continuée par des membres de l'Institut (Fauriel, Daunou, Victor Le Clerc, Paulin Paris, Renan, etc.)[353], bien lourde probablement pour votre humble collection d'amateur et de jouisseur littéraire, du moins d'agréables et consciencieuses études, inspirées par l'érudition et le goût modernes et mises au point (Taine, Émile Montaigu, Paul Albert, Émile Deschanel, Gaston Paris, Petit de Julleville, Ferdinand Brunetière, Paul Stapfer, Émile Faguet, Anatole France, Jules Lemaître, Jules Levallois, René Doumic, Paul Bourget, Gustave Lanson, Georges Pellissier, Édouard Rod, etc.). Et, à propos d'histoire et de littérature, n'oubliez pas l'ouvrage de Jal, son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, errata et supplément pour tous les dictionnaires historiques, et le bon petit Dictionnaire des antiquités romaines et grecques d'Anthony Rich.

Les dix-neuf volumes de la Géographie universelle de Reclus, le Dictionnaire géographique et administratif de la France de Paul Joanne, et une collection des Guides Joanne et Bædeker (Joanne pour la France surtout), vous rendront en maintes occasions de signalés services.

N'oubliez pas non plus le Code et quelques bons ouvrages de droit, un manuel ou dictionnaire de médecine visuelle, le Bottin avec l'Annuaire Hachette, et une collection complète d'un ou de plusieurs périodiques,—toujours selon la place dont vous disposez:—l'Illustration, par exemple, où sont consignés, retracés par la plume et le crayon, les faits marquants de chaque semaine, et qui offre, dans son ensemble, l'histoire écrite et illustrée de notre temps; la Revue encyclopédique, alias universelle; la Nature; l'Intermédiaire des chercheurs et curieux, un des recueils les plus appréciés de tous les érudits et travailleurs; et le doyen de nos journaux à gravures sur bois, le Magasin pittoresque, que, dans ses «Matériaux de la bibliothèque», M. Guvot-Daubès place très justement en tête des collections à consulter, ce qui, ajoute-t-il, peut se faire aisément, grâce aux tables récapitulatives[354].

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Voilà une série d'ouvrages pouvant servir de base à toute bibliothèque, une réunion d'excellents outils, précieux à tous ceux qui lisent, écrivent et étudient.