Comme il ne s'agit pas ici d'éditions princeps ni de livres rares, mais de volumes tout simples, «communs», propres et maniables, il est inutile de dresser une liste de nos éditions préférées: ces volumes abondent, et cette liste serait forcément très incomplète, forcément interminable.
Laissons donc chacun choisir à sa guise, sous réserve toutefois qu'il veuille bien se souvenir de ce que nous avons dit sur l'importance de la qualité du papier, de la commodité du format, et de la grosseur et netteté du caractère. Quant à cette autre essentielle condition, l'authenticité et la pureté du texte, elle est le plus souvent, presque toujours, en harmonie avec le soin apporté à l'exécution typographique.
Il n'est pas un ami des livres, sinon même pas un Parisien sachant lire, qui ne connaisse le plaisir de bouquiner le long des quais ou devant les étalages des libraires[366]. Il faut l'avoir goûté, ce plaisir, «pour,—selon l'expression du bibliophile Jacob[367],—lui rendre grâce, comme à un génie bienfaisant et consolateur. Si, continue le même écrivain, ce plaisir n'était pas plus doux et plus fidèle que tous les autres, plus fort de ses émotions diverses, plus favorable aux organisations tendres et pensives, plus réel, plus vrai, plus matériel, verrait-on des jeunes gens s'y livrer avec emportement, des hommes de talent et d'esprit s'y plaire sans cesse, des riches et des puissants s'y délecter de préférence à tous les jeux de la puissance et à tous les hochets de la richesse!»
Un autre amoureux des livres, Adolphe de Fontaine de Resbecq, a rédigé la relation de ses Voyages littéraires sur les quais de Paris[368], un intéressant petit volume, où il a rassemblé ses souvenances et résumé ses impressions de «voyageur» et de lettré. Une anecdote qu'il nous conte montre bien quelle ténacité et quelle puissance possède la passion du bouquinage. Un des confrères de Fontaine de Resbecq, M. H…, étant devenu aveugle, se faisait conduire par son domestique sur le quai Voltaire, sa promenade favorite. «On l'approchait des boîtes, il passait alors légèrement les mains sur les livres, parcourait ainsi quelquefois plusieurs mètres sans rien dire, puis, saisissant quelque mince volume, il disait à son guide: «N'est-ce pas de chez Barbin?» (ou tel autre nom de libraire célèbre). Il se trompait souvent sans doute, mais il lui est arrivé plus d'une fois de deviner juste; alors sa joie était inexprimable; il achetait, dans ce cas, ce qu'il avait déjà ou ce qui lui était indifférent. C'était, disait-il, sa manière de remercier le Créateur de lui avoir conservé l'ombre d'un sens perdu: cela fait vivre le marchand, Dieu sera satisfait! Telle était sa pensée[369].»
Cependant, ce n'est pas du côté des bouquinistes échelonnés au bord de l'eau que je vous engage à effectuer le plus assidûment vos recherches. Vous pouvez certainement faire chez eux d'excellentes trouvailles, rencontrer dans leurs boîtes des occasions qu'il vous est loisible de qualifier, avec plus ou moins d'exagération, de «superbes»; mais ces ouvrages ont le plus souvent un défaut capital, une tare indélébile: continuellement exposés au vent et à la poussière, au soleil ou à la pluie, ils ont nécessairement souffert de ce manque d'abri, ils gardent des traces plus ou moins apparentes, mais immanquables, mais fatales, des intempéries de l'air.
Les livres en étalage extérieur, rangés sur des rayons fixés à une muraille, ne sont guère moins menacés, guère moins éprouvés[370].
C'est dans les magasins et arrière-boutiques des libraires d'occasion que vous avez, à mon sens, intérêt à vous rendre et à fouiller; c'est là que vous découvrirez le plus de bons livres en bon état.
Mais n'oubliez pas qu'il n'y a rien d'absolu en ce monde, et n'hésitez pas à vous arrêter devant tout étalage de livres, à bouquiner partout où vous en aurez l'occasion: c'est d'ailleurs là une recommandation superflue, les livres, n'importe lesquels, attirant à eux irrésistiblement et comme par enchantement tous ceux qui les aiment.
Lorsqu'un bouquiniste n'indique pas ses prix de vente sur ses boîtes ou sur ses volumes, c'est mauvais signe; c'est signe qu'il n'a pas de prix, qu'il établit ses chiffres et fait ses conditions selon les circonstances, «d'après la tête du client». Il est des amateurs qui, pour réagir contre cette déloyale coutume, ont pris le parti de ne jamais acheter un livre dont le prix n'est pas marqué d'avance, et, aux propositions et instances du marchand, de répondre invariablement par la déclaration de cette formelle et excellente résolution.
Beaucoup de libraires d'occasion publient des catalogues mensuels, bimensuels ou trimestriels, qu'ils adressent à leurs clients, et ce procédé de vente est, paraît-il, des plus fructueux pour ces commerçants, d'autant plus fructueux que certains, sinon la plupart, ont contracté l'habitude de forcer la note, de surélever tous les prix. Ils partent de ce principe, très judicieux, il faut l'avouer, que, si vous avez vraiment besoin d'un ouvrage porté sur un de ces catalogues et en vain cherché par vous jusqu'alors, vous ne lésinerez pas sur la somme à débourser pour vous le procurer. Et c'est ainsi que des livres, tout ordinaires, cotés jadis trente ou quarante sous, et qui se vendraient encore ce prix directement, sans l'intermédiaire des catalogues, sont tarifés sur ceux-ci à cinq francs, dix francs, voire davantage. Pour justifier cette hausse, le libraire ajoute volontiers à la suite de l'annonce du livre quelque fallacieuse mention: «Peu commun», «Devenu rare», «Rarissime», etc.[371]