Méfiez-vous des ouvrages publiés par souscription; je vous dirai même: «Ne souscrivez jamais à un ouvrage inachevé». Vous risquez—on n'en voit que trop d'exemples—de demeurer en panne et de perdre votre argent. Je ne ferai d'exception que pour les publications entreprises par de très grandes maisons d'édition, dont la solvabilité et la solidité sont inébranlables. Mais ces maisons-là ne publient jamais ou presque jamais d'ouvrages par souscription.
Quant aux industriels qui vous offrent, comme primes à des achats de livres, des pendules avec candélabres, des bottes de couverts en ruolz, des jumelles pour théâtre ou campagne, etc., faites mieux que de vous méfier: n'achetez pas! Ne vous mêlez pas à ces trafics: la pendule ne vaut rien, la jumelle non plus, et les livres encore moins.
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Richard de Bury a consacré un chapitre de son Philobiblion[372] à cette question: «Comme quoi on doit toujours acheter les livres, si ce n'est dans deux cas,» et ces deux cas réservés sont: 1o la crainte d'être trompé par le libraire; 2o l'espoir d'un moment plus opportun, d'une meilleure occasion.
«Il y a peu de dépenses, de profusions, je dirais même de prodigalités plus louables que celles qu'on fait pour les livres, écrit de son côté le savant jésuite bibliographe Claude Clément[373], lorsqu'en eux on cherche un refuge, les voluptés de l'âme, l'honneur, la pureté des mœurs, la doctrine et un renom immortel.»
Jules Richard[374] déclare qu'«un bibliophile ne conserve pas les livres qu'on lit une fois, mais seulement ceux qu'on relit avec plaisir, et que, par conséquent, on relie plus ou moins richement». Sous sa forme humoristique et plaisante, l'avis a du bon, surtout pour les amateurs parisiens, logés toujours si à l'étroit, et il mérite d'être retenu.
Est-il raisonnable,—les ouvrages de référence à part, comme nous l'avons dit au début de ce chapitre,—d'acheter plus de livres qu'on n'en peut lire, et n'est-ce pas une excellente habitude de n'effectuer de nouveaux achats qu'après avoir terminé la lecture des acquisitions précédentes?
Il semble à première vue qu'il ne puisse y avoir doute à ce sujet, et qu'il faille répondre à cette dernière question par l'affirmative.
Un écrivain que l'à-peu-près n'effrayait pas et qui a commis bien des hérésies en bibliographie et ailleurs, Jules Janin, a émis ce conseil, dans un opuscule «fort joli et bien écrit, mais dont le principal mérite est d'être rare[375],» l'Amour des livres: «N'achetez aujourd'hui que si vous avez lu, d'un bout à l'autre, le livre acheté il y a deux mois, il y a six semaines. Furetière demandait un jour à son père de l'argent pour acheter un livre.—«Or ça, répondait le bonhomme, il est donc vrai que tu sais tout ce qu'il y avait dans l'autre, acheté la semaine passée?» C'était bien répondre[376].»
Non, car, avec ce système, vous vous priveriez de livres cherchés en vain par vous depuis longtemps et dont vous avez le plus grand besoin; vous laisseriez échapper les aubaines les plus belles, les plus inespérées. Encore une fois, rien d'absolu sur terre. Évidemment Jules Janin a eu raison de mettre en garde les bibliophiles contre les entraînements auxquels ils sont si tentés de succomber; il a eu raison de les dissuader d'encombrer leurs rayons de livres qu'ils ne liront jamais; très justement il conclut qu'«avec cette nécessité de lire entièrement ce qu'on achète, on y regarde à deux fois avant d'acheter; on se méfie un peu plus de ce qui est rare et curieux, pour se tenir aux chefs-d'œuvres honorés de l'assentiment du genre humain[377].» Mais ce «bon gros critique, comme le remarque si bien M. Jules Le Petit[378], n'a jamais dû connaître à fond la passion des livres, ni la joie intime que nous procure l'acquisition d'un volume souhaité, ni le serrement de cœur qu'on éprouve à voir passer en d'autres mains l'objet qu'on espérait obtenir».