«Le premier motif qui doit nous pousser à acquérir un ouvrage, dit encore M. Jules Le Petit[379], c'est le désir de le lire, soit immédiatement, soit plus tard, dans des moments de loisir. Il arrive bien souvent, hélas! que ces moments-là ne viennent pas vite ou ne viennent jamais…»; du moins on a le volume sous la main, on sait qu'il est là, qu'on peut l'ouvrir, le consulter, le parcourir, et c'est ce qu'on finit toujours par faire un jour ou l'autre, ne fût-ce qu'un instant. «Il se passera plusieurs jours et des mois, sans que je les employe (mes livres), selon l'aveu de Montaigne[380]; ce sera tantost, dis-je, ou demain, ou quand il me plaira: le temps court et s'en va ce pendant sans me blesser; car il ne se peult dire combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie.»
L'essentiel, c'est de ne pas acheter au hasard et au tas, comme ce monomane[381], ancien notaire devenu maire d'un arrondissement de Paris et député sous le premier Empire, qui avait fait emplette de plusieurs centaines de mille de volumes[382], dont il avait rempli trois maisons, de la cave au grenier. L'important, l'intéressant et l'attrayant, c'est d'avoir un but, de poursuivre une piste,—c'est d'avoir vos sujets d'étude préférés et vos auteurs attitrés, et de vous y tenir.
Et alors vous goûterez vraiment et savourerez pleinement vos livres; vous ferez partie de cette phalange d'hommes heureux dont parle Balzac[383], de ces collectionneurs, qui,—dussent-ils, dans leur hôtel ou leur mansarde, ne s'ingénier qu'à réunir des affiches ou aligner des tabatières,—connaissent les moins précaires et les plus douces joies de ce monde[384].
CHAPITRE VII
DE L'AMÉNAGEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE ET DU RANGEMENT DES LIVRES
Comment les livres étaient rangés autrefois.—Conditions d'une bonne installation pour une bibliothèque: exposition, emplacement, local, meubles, rayonnages, etc.—Rayonnages fixes,—mobiles;—à crémaillères,—à clavettes.—Nous manquons de place.—Bibliothèques tournantes.—Divers modes de rangement et de classement des livres: classement horizontal, de gauche à droite, par ordre alphabétique de noms d'auteur; appui-livre;—classement vertical, par ordre de matières;—classement ad libitum: les plus beaux livres ou les plus aimés sur le devant, par derrière les vilains ou les moins appréciés.
Ainsi que d'anciens documents, notamment d'anciennes images ou gravures, nous l'apprennent, les livres se plaçaient autrefois à plat, couchés les uns à la suite des autres, sur des rayons le plus souvent inclinés et garnis de rebords[385]. En raison de cette disposition, les titres des volumes étaient inscrits sur les plats, et l'on ne donnait aux dos, qu'on voyait à peine, aucun ornement. Des clous de cuivre à large tête, fixés aux quatre coins des plats, préservaient ceux-ci du frottement contre le bois des rayons.
Le nombre des livres augmentant, on se décida à les placer les uns sur les autres, et pour cela on dut commencer par supprimer l'inclinaison des rayons et les rendre tous horizontaux. On cessa alors d'inscrire le titre sur le plat supérieur, et l'on mit cette inscription en longueur au dos du volume. Puis, au lieu d'empiler les livres, qui abondaient de plus en plus, on trouva plus commode de les ranger debout sur la queue, alignés et serrés les uns contre les autres[386]. C'est encore ainsi qu'on procède.
Dans certaines bibliothèques publiques, à Leyde[387], à la Laurentienne de Florence, à la cathédrale d'Hereford, etc., les livres étaient attachés par des chaînettes de fer à leurs rayons ou à leurs pupitres, de façon qu'on pût les consulter sur place, mais non les emporter. Ces livres,—catenati, enchaînés,—dont les plats étaient en bois revêtu de peau ou d'étoffe, et garnis de fermoirs et de coins, étaient parfois très lourds, et l'on montre encore à la Laurentienne un volumineux recueil manuscrit des épîtres de Cicéron, Epistolæ ad familiares, tout bardé de cuivre, qui, en tombant sur la jambe gauche de Pétrarque, y engendra une grave maladie et faillit rendre l'amputation nécessaire[388].
*
* *
Dans son célèbre Katechismus der Bibliliothekenlehre, le docteur Jules Petzholdt, «le vieux maître de la bibliographie allemande[389]», émet, à propos des bibliothèques publiques, des considérations qui ne sont malheureusement que trop exactes, et sur lesquelles on ne saurait trop appeler l'attention: