«Il y a deux avantages qu'on peut retirer du commerce avec les anciens: l'un est de s'exprimer avec élégance, l'autre d'apprendre à faire le bien par l'imitation des meilleurs modèles, et à éviter le mal,» dit de son côté Lucien de Samosate, dans sa virulente satire Contre un ignorant bibliomane[20].
A l'entrée du moyen âge, l'historien des Francs, Grégoire de Tours, lance ce significatif anathème: «Malheur à nos jours, parce que l'étude des Lettres périt au milieu de nous[21]».
Mais l'étude et les Lettres ne tardent pas à trouver un asile dans les monastères, et il n'est pas d'abbaye qui ne se pique de posséder sa bibliothèque[22], de l'accroître et de l'enrichir. C'était, en effet, une honte pour un couvent de n'avoir pas de livres: «Monastère sans livres, place de guerre sans vivres,» déclare un proverbe de ce temps: Claustrum sine armario, quasi castrum sine armamentario. Plusieurs règles conventuelles, celle de saint Benoît particulièrement, prescrivent l'enseignement et la pratique de la calligraphie et ordonnent la transcription des manuscrits[23].
A desenor muert à bon droit
Qui n'aime livre ne ne croit:
Celui-là meurt à bon droit déshonoré, qui n'aime livre ni ne croit, proclame le Roman de Renart[24].
L'évêque de Durham, Richard de Bury, fondateur de la bibliothèque d'Oxford, écrit, vers 1340, un petit traité latin de l'amour et du choix des livres, Philobiblion, Tractatus pulcherrimus de amore librorum[25], «qui est peut-être, depuis le moyen âge, le plus ancien livre de bibliomanie que l'on connaisse[26]». «Les livres, dit le judicieux évêque[27], ce sont des maîtres qui nous instruisent sans verges et sans férule, sans cris et sans colère, sans costume (d'apparat) et sans argent. Si on les approche, on ne les trouve point endormis; si on les interroge, ils ne dissimulent point leurs idées; si l'on se trompe, ils ne murmurent pas, si l'on commet une bévue, ils ne connaissent point la moquerie.» Et, s'autorisant de Moïse, de Salomon et de saint Luc, il nous exhorte «à acheter les livres de bon cœur et à ne les vendre qu'avec répugnance[28]», il nous recommande instamment de les manier avec respect et de les conserver avec soin[29].
Les livres ont aussi trouvé à cette époque, dans le grand poète Pétrarque, un enthousiaste apologiste; il a notamment publié à leur louange différents petits traités: De l'abondance des livres, De la réputation des écrivains, etc., qu'on aime encore à lire et à méditer. Pétrarque s'est d'ailleurs acquis, par son zèle à exhumer et à transcrire de nombreux manuscrits d'auteurs anciens (Sophocle, Aristophane, Cicéron, etc.), la reconnaissance de la postérité[30].
Le cardinal Bessarion, mort à Ravenne en 1472, qui, à deux reprises, faillit être élu pape et fut un des plus féconds écrivains et l'un des plus fervents bibliophiles de son époque, nous a conté, dans sa célèbre lettre de 1468 au doge et au sénat de Venise, les débuts de sa passion et en a décrit toute l'ardeur. «Dès ma plus tendre enfance, tous mes goûts, toutes mes pensées, tous mes soins n'ont eu d'autre but que de me procurer des livres pour en former une bibliothèque assortie. Aussi, dès mon jeune âge, non seulement j'en copiois beaucoup, mais toutes les petites épargnes que je pouvois mettre de côté par une grande économie, je les employois sur-le-champ à acheter des livres; et, en effet, je croyois ne pouvoir acquérir ni d'ameublement plus beau, plus digne de moi, ni de trésor plus utile et plus précieux. Ces livres, dépositaires des langues, pleins des modèles de l'antiquité, consacrés aux mœurs, aux lois, à la religion, sont toujours avec nous, nous entretiennent et nous parlent; ils nous instruisent, nous forment, nous consolent; ils nous rappellent les choses les plus éloignées de notre mémoire, nous les rendent présentes, les mettent sous nos yeux. En un mot, telle est leur puissance, telle est leur dignité, leur majesté, leur influence, que, s'il n'y avait pas de livres, nous serions tous ignorans et grossiers; nous n'aurions ni la moindre trace des choses passées, ni aucun exemple, ni la moindre notion des choses divines et humaines. Le même tombeau qui couvre les corps aurait englouti les noms célèbres[31].» C'est par cette lettre que le savant cardinal faisait don de ses précieuses collections de manuscrits «à la vénérable bibliothèque Saint-Marc», dont elles sont encore aujourd'hui une des principales richesses.