Les livres,
Ces bons hostes muets qui ne fâchent jamais,
comme les qualifie Ronsard[32], ont aussi fait les délices de Montaigne. C'était dans sa «librairie», au troisième étage de sa tour, qu'il passait «la plus part des jours de sa vie et la plus part des heures du jour[33]»: et chaque page de ses Essais porte l'empreinte de Plutarque ou d'Ovide, d'Horace ou de Virgile, est tout imbue de la savoureuse moelle des anciens. «Le commerce (c'est-à-dire la fréquentation et l'usage) des livres, écrit-il[34], est bien plus sûr et plus à nous (que celui des hommes et des femmes)… Il costoye tout mon cours, et m'assiste par tout; il me console en la vieillesse et en la solitude; il me descharge du poids d'une oysifveté ennuyeuse, et me desfaict à toute heure des compaignies qui me faschent; il esmousse les poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extreme et maistresse. Pour me distraire d'une imagination opportune, il n'est que de recourir aux livres; ils me destournent facilement à eulx, et me la desrobbent… Il ne se peult dire combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye trouvé à cet humain voyage; et plainds extremement les hommes d'entendement qui l'ont à dire» (qui en sont privés).
Le goût des livres et l'amour de la lecture se répandent davantage encore sous le règne de Louis XIV, bien que, par lui-même et en dépit de la réputation que l'histoire lui a faite, ce souverain n'ait guère donné de preuves directes de cet amour ni de ce goût.
«A quoi cela vous sert-il de lire? demandait-il un jour au duc de Vivonne, qui était renommé pour sa belle mine et ses fraîches couleurs.
—La lecture fait à l'esprit, Sire, ce que vos perdrix font à mes joues,» lui répliqua le duc[35].
Gui Patin, le caustique érudit, adversaire acharné du «gazetier» Renaudot et de l'antimoine, écrivait en 1645 à son ami Spon qu'il trouvait dans l'étude un si puissant attrait, de tels charmes, que, «si le roy Salomon avec la reine de Saba faisoient icy leur entrée avec toute leur gloire, je ne sais si j'en quitterois mes livres[36]».
En maint endroit de ses lettres, Mme de Sévigné prône de même les vifs et fructueux plaisirs que procure la lecture. «Aimer à lire… la jolie, l'heureuse disposition! On est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes[37]!» «Qu'on est heureux d'aimer à lire[38]!» «Je plains ceux qui n'aiment point à lire[39].» «Enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas[40]!» «Pour Pauline (sa petite-fille), cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais, que de ne point aimer à lire[41].» «Je ne veux rien dire sur les goûts de Pauline pour les romans, écrit-elle encore à sa fille… Tout est sain aux sains, comme vous dites… Ce qui est essentiel, c'est d'avoir l'esprit bien fait[42].»
C'est à peu près ce que dira plus tard Diderot[43]: «Il n'y a point de bons livres pour un sot; il n'y en a peut-être pas un mauvais pour un homme de sens».