«Heureux ceux qui aiment à lire!» répète aussi Fénelon dans son Télémaque[44].
«L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé,» déclare Montesquieu[45]; et il revient fréquemment sur les inappréciables avantages de la lecture et de l'étude. «L'amour de l'étude est presque en nous la seule passion éternelle; toutes les autres nous quittent, à mesure que cette misérable machine qui nous les donne s'approche de sa ruine… Il faut se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges: la vie est si courte que l'on doit compter pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous[46].» Et, dans ses admirables Pensées, il note avec mélancolie, mais non sans une communicative émotion et sans grandeur: «Mes lectures m'ont affaibli les yeux; et il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais[47]».
Le chancelier Daguesseau, lisant un poème grec avec le savant Boivin, eut un mot charmant pour exprimer le plaisir qu'il éprouvait: «Hâtons-nous! si nous allions mourir avant d'avoir achevé[48]!»
A Vauvenargues, qui a dit qu'«on ne peut avoir l'âme grande ou l'esprit un peu pénétrant sans quelque passion pour les Lettres[49]», Voltaire écrivait un jour: «Puissent les Belles-Lettres vous consoler! Elles sont, en effet, le charme de la vie, quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent; mais quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur[50].»
«Quelque chose qu'il arrive, aimez toujours les Lettres, écrit encore Voltaire[51]. J'ai soixante-dix ans, et j'éprouve que ce sont de bonnes amies; elles sont comme l'argent comptant, elles ne manquent jamais au besoin.»
Sur l'influence et la puissance des livres, Voltaire, dans sa merveilleuse Correspondance, comme dans son Dictionnaire philosophique et ailleurs, ne tarit pas. «Songez que tout l'univers connu n'est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages. Toute l'Afrique, jusqu'à l'Éthiopie et la Nigritie, obéit au livre de l'Alcoran, après avoir fléchi sous le livre de l'Évangile. La Chine est régie par le livre moral de Confucius, une grande partie de l'Inde par le livre du Veidam. La Perse fut gouvernée pendant des siècles par les livres d'un des Zoroastres. Si vous avez un procès, votre bien, votre honneur, votre vie même dépend de l'interprétation d'un livre que vous ne lisez jamais… Qui mène le genre humain dans les pays policés? ceux qui savent lire et écrire. Vous ne connaissez ni Hippocrate, ni Boerhaave, ni Sydenham; mais vous mettez votre corps entre les mains de ceux qui les ont lus. Vous abandonnez votre âme à ceux qui sont payés pour lire la Bible[52].»
«Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses têtes, qui se croient de bonnes têtes, vous disent avec un air d'importance que les livres ne sont bons à rien. Mais, messieurs les Welches, savez-vous que vous n'êtes gouvernés que par des livres? savez-vous que l'ordonnance civile, le code militaire et l'Évangile sont des livres dont vous dépendez continuellement[53]?»
«Il faut vivre avec les vivants.—Cela n'est pas vrai: il faut vivre avec les morts» (c'est-à-dire avec ses livres), déclare Chamfort[54].
«Les Lettres sont un secours du ciel, écrit Bernardin de Saint-Pierre[55]. Ce sont des rayons de cette sagesse qui gouverne l'univers, que l'homme, inspiré par un art céleste, a appris à fixer sur la terre. Semblables aux rayons du soleil, elles éclairent, elles réjouissent, elles échauffent: c'est un feu divin… Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l'infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami.»
«Celui qui aime un livre, dit de son côté le géomètre et théologien anglais Isaac Barrow[56], ne manquera jamais d'un ami fidèle, d'un sage conseiller, d'un joyeux compagnon, d'un consolateur efficace. Celui qui étudie, qui lit, qui pense, peut se divertir innocemment et s'amuser gaiement, quelque temps qu'il fasse, en quelque situation qu'il se trouve.»