Outre que la pose et la stabilité des tasseaux sont souvent contrariées par le perpétuel jeu du bois, nous retrouvons, avec ce système, le même inconvénient, voire un inconvénient pire, que dans le système de tout à l'heure, où les tasseaux étaient cloués aux montants, puisque à la saillie des tasseaux s'ajoute maintenant celle des quatre crémaillères intérieures, de toute cette quantité de crans et de dents de scie, d'aspérités disposées à souhait pour rayer et déchirer les couvertures des volumes placés dans leur voisinage, c'est-à-dire aux extrémités de chaque rayon. Aussi ferez-vous bien, si vous employez ce mode de support, d'appliquer à ces extrémités, contre chaque couple de crémaillère, une feuille de carton assez épais, destinée à protéger le livre menacé.
Le système des clavettes ou pitons, que nous allons maintenant examiner, est, sans comparaison, de beaucoup préférable à celui des crémaillères.
Au lieu d'être munis, sur chacun de leurs bords intérieurs, de cette longue bande de bois taillée en dents de scie, les deux montants de la bibliothèque sont à demi percés, en cette même place, d'une suite de petits trous, également espacés de trois en trois centimètres, et dans lesquels on introduit des clavettes ou pitons en fer ou en cuivre[407]. C'est sur la tête de ces clavettes, qui est aplatie et offre une surface saillante d'environ un centimètre et demi carré, que les rayons de la bibliothèque viennent s'appuyer. Il faut quatre clavettes pour chaque rayon, deux de chaque côté, comme il fallait tout à l'heure quatre crans de crémaillère, deux par tasseau; et, de même qu'on devait avoir grand soin de choisir ces quatre crans bien en face les uns des autres, il est indispensable que les quatre trous destinés à recevoir les clavettes correspondent exactement, soient bien sur le même plan horizontal.
Quoique l'épaisseur de la tête des clavettes soit relativement minime et ne dépasse guère trois ou quatre millimètres, il est bon, afin d'empêcher la clavette d'accrocher ou d'écorner la tête des livres, de ménager dans l'épaisseur du rayon, à ses deux extrémités, quatre échancrures où viendront librement s'emboîter les têtes des quatre clavettes: le rayon n'en sera que plus solidement assis, et toute aspérité, toute saillie, sera supprimée. On remplace même parfois les clavettes métalliques par des clavettes de bois, auxquelles naturellement on donne plus d'épaisseur et plus de longueur, des espèces de tenons, auxquels correspondent des mortaises pratiquées deux à deux aux extrémités des rayons. C'est le système employé, et probablement depuis longtemps, dans certaines sections de la Laurentienne de Florence: il est moins élégant que le précédent, plus primitif, mais je ne le crois pas plus solide ni même plus économique.
On a cherché, dans ces derniers temps, à supprimer ou amoindrir le plus possible la difficulté que présente le changement de place (abaissement ou exhaussement) d'un rayon chargé de livres, que ce rayon soit appuyé sur des tasseaux ou supporté par des clavettes. Plusieurs systèmes ont été imaginés dans cette intention. M. le docteur Staender, directeur de la bibliothèque royale et universitaire de Breslau, est notamment l'inventeur d'un rayon «muni à ses deux extrémités de pitons en métal montés sur tourillons mobiles. Ces pitons pénètrent dans des trous carrés percés dans les montants de chaque travée. On peut aussi remplacer, à l'une des extrémités du rayon, les pitons mobiles par des pitons fixes[408].»
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Il serait certainement très avantageux de ne pas donner à votre bibliothèque-meuble une hauteur supérieure à celle où peut atteindre la main, hauteur qui dispense de l'emploi des échelles ou escabeaux et est actuellement adoptée pour les rayonnages des principales bibliothèques publiques[409]. Malheureusement, et comme nous l'avons déjà plus d'une fois noté, nous sommes presque toujours logés très à l'étroit; dans les grandes villes surtout, la place nous est mesurée avec la plus extrême parcimonie: d'où la nécessité de n'en pas perdre un brin. La hauteur de votre bibliothèque dépendra donc de celle de votre appartement et de la quantité de livres que vous possédez ou avez l'intention d'acquérir.
De même pour la profondeur du meuble. Il vaudrait mille fois mieux sans nul doute ne pas mettre de livres les uns derrière les autres; mais… toujours le manque de place! Du moins si vous êtes contraint de doubler ou même de tripler la profondeur de vos casiers, d'y installer, l'une derrière l'autre, deux, voire trois rangées d'in-16 ou d'in-18, ayez soin de les échelonner, de façon que les volumes placés sur le premier rang ne masquent pas les titres des volumes du second rang et ceux-ci les titres du troisième. Surélevez d'un ou deux crans, ou d'un ou deux trous,—selon que votre rayonnage sera à crémaillères ou à clavettes,—le deuxième rayon et d'autant le troisième. Il va de soi que, si vous employez le rayonnage à clavettes, vous devrez, pour pouvoir disposer plusieurs rangs de rayons en profondeur, avoir fait préalablement adapter, non pas seulement deux bandes de bois sur les deux bords intérieurs de chacun des montants de votre bibliothèque, mais, entre ces bandes extrêmes, deux autres bandes, plus ou moins distantes et pareillement percées de trous, destinés à recevoir les clavettes de devant, supportant les rayons 2 et 3, les rayons du fond, moins larges que le rayon 1.
Il existe certains petits casiers pivotants, de différentes tailles, dits bibliothèques tournantes, qu'on peut installer à portée de la main, près de la table ou même sur la table de travail, et qui vous permettent d'alléger ainsi vos rayons et d'accroître l'espace consacré à vos livres. On y logera naturellement de préférence les ouvrages dont on se sert le plus: dictionnaires, annuaires, manuels, etc.
Pour obvier à l'insuffisance de place, M. Gladstone, le célèbre homme d'État anglais, avait imaginé de disposer sa bibliothèque comme une bibliothèque publique, de diviser son cabinet de travail par de «petits murs de livres à hauteur d'appui, perpendiculaires aux grands côtés de la salle et y marquant de véritables demi-cloisons. Chacun de ces petits murs à tablettes était accessible de [des] deux côtés, et, par conséquent, donnait place à deux rangées de volumes présentant chacune le dos. Ces deux cloisons formaient, en avant des fenêtres, autant de réduits favorables à la solitude et au travail; elles laissaient le haut des surfaces disponible pour les tableaux, gravures et objets d'art; enfin, elles supprimaient l'emploi des échelles ou des marchepieds. M. Gladstone s'est étendu avec beaucoup de verve sur les avantages de cet arrangement; il a démontré que, par son système, 18 000 à 20 000 volumes pouvaient trouver place dans une salle de 10 à 12 mètres de long sur 6 de large, et cela sans lui ôter l'aspect d'un salon ou lui donner celui d'un magasin de librairie[410].»