6me Théorie.—Un fluide spécial se dégage de la personne du médium, se combine avec le fluide des personnes présentes, pour constituer un personnage nouveau, temporaire, indépendant dans une certaine mesure, et produisant les phénomènes connus.—Cette théorie pourrait s'appeler: Théorie de l'être collectif.
On pourrait la nommer aussi Théorie de la Force psychique.
Le professeur Lombroso vient de la reprendre à propos des expériences de Naples et d'en présenter une variante. Comme ces expériences ont fait grand bruit, nous allons citer les principaux passages de l'interprétation qu'a voulu en donner l'éminent anthropologiste.
«Aucun de ces faits, dit-il (qu'il faut pourtant admettre, parce qu'on ne peut nier des faits qu'on a vus), n'est de nature à faire supposer, pour les expliquer, un monde différent de celui admis par les neuro-pathologistes. Avant tout, il ne faut pas perdre de vue que Mme Eusapia est névropathe, qu'elle reçut dans son enfance un coup au pariétal gauche, ayant produit un trou assez profond pour qu'on puisse y enfoncer un doigt, qu'elle resta sujette ensuite à des accès d'épilepsie, de catalepsie, d'hystérie, qui se produisent surtout pendant les phénomènes médianimiques; qu'elle présente enfin une remarquable obtusité du tact. C'étaient des névropathes aussi, ces médiums admirables, tels que Home, Slade, etc... Eh bien! je ne vois rien d'inadmissible à ce que, chez les hystériques et les hypnotiques, l'excitation de certains centres, qui devient puissante par suite de la paralysie de tous les autres et provoque alors une transposition et une transmission des forces psychiques, puisse aussi amener une transformation en force lumineuse ou en force motrice. On comprend ainsi comment la force, que j'appellerai cordiale ou cérébrale, d'un médium, peut, par exemple, soulever une table, tirer la barbe de quelqu'un, le battre, le caresser, phénomènes assez fréquents dans ces cas.
»Pendant la transposition des sens due à l'hystérisme, quand, par exemple, le nez et le menton voient (et c'est un fait que j'ai vu de mes yeux), alors que pendant quelques instants tous les autres sens sont paralysés, le centre cortical de la vision, qui a son siège dans le cerveau, acquiert une telle énergie qu'il se substitue à l'œil.......
»Examinons maintenant ce qui arrive quand il y a transmission de pensée. Dans certaines conditions, très rares, le mouvement cérébral, que nous appelons pensée, se transmet à une distance petite ou grande. Or, de la même manière que cette force se transmet, elle peut aussi se transformer, et la force psychique devient force motrice: il y a, dans l'écorce cérébrale, des amas de substance nerveuse (centres moteurs) qui président précisément aux mouvements et qui, étant irrités, comme chez les épileptiques, provoquent des mouvements très violents dans les organes moteurs. On m'objectera que ces mouvements spiritiques n'ont pas comme intermédiaire le muscle, qui est le moyen le plus commun de transmission des mouvements; mais la pensée, non plus, dans les cas de transmission, ne se sert plus de ses voies ordinaires de communication, qui sont la main et le larynx. Dans ce cas, pourtant, le moyen de communication est celui qui sert à toutes les énergies et qu'on peut nommer, en se servant d'une hypothèse constamment admise, l'éther, par lequel se transmettent la lumière, l'électricité. Ne voyons-nous pas l'aimant faire mouvoir le fer, sans aucun intermédiaire visible? Dans les faits spirites, le mouvement prend une forme se rapprochant davantage de la volitive, parce qu'il part d'un moteur qui est en même temps un centre psychique: l'écorce cérébrale. La grande difficulté consiste à admettre que le cerveau est l'organe de la pensée et que la pensée est un mouvement; car, du reste, en physique, il n'y a pas de difficulté à admettre que les énergies se transforment et que telle énergie motrice devient lumineuse ou calorique.
»Après l'ouvrage de M. Janet sur l'automatisme inconscient, il n'y a plus à chercher à expliquer les cas des médiums écrivains.... Lorsque la table donne réponse exacte (par exemple, quand elle dit l'âge d'une personne que celle-ci est seule à connaître), lorsqu'elle cite un vers dans une langue inconnue au médium, ce qui étonne étrangement les profanes, cela arrive parce qu'un des assistants connaît cet âge, ce nom, ce vers et y fixe sa pensée vivement concentrée, à l'occasion de la séance, et qu'il transmet ensuite sa pensée au médium qui l'exprime par ses actes, et la reflète quelquefois chez un des assistants: justement parce que la pensée est un mouvement; non seulement elle se transmet, mais encore elle se reflète. J'ai observé des cas d'hypnotisme où la pensée, non seulement se transmettait, mais se reflétait en bondissant chez une troisième personne, qui n'était ni l'agent ni le sujet, et n'avait pas été hypnotisée. C'est ce qui arrive pour la lumière et l'onde sonore....
»L'objection faite par la plupart des gens est celle-ci:
»Pourquoi le médium, Mme Eusapia, par exemple, a-t-il un pouvoir qui manque aux autres?—De cette différence avec tout le monde surgit le soupçon d'une duperie, soupçon naturel, surtout chez les âmes vulgaires, et qui est l'explication plus simple, plus dans le goût de la multitude qui évite de réfléchir, d'étudier[146]. Mais ce soupçon disparaît dans l'esprit du psychologue, vieilli dans l'examen des hystériques et des simulateurs. Il s'agit, d'ailleurs, de faits très simples et assez vulgaires (tirer la barbe, soulever la table) à peu près toujours les mêmes, et qui se répètent avec une invariable monotonie, tandis qu'un simulateur saurait les changer, en inventer de plus amusants et plus merveilleux.
»En outre, les charlatans sont très nombreux, et les médiums très rares.... Si les faits spécifiques étaient toujours simulés, ils devraient être très nombreux et non des exceptions.—Je le répète, on doit chercher la cause des phénomènes dans les conditions pathologiques du médium même... Et la grande erreur de la majorité des observateurs est d'étudier le phénomène hypnotique et non pas le terrain où il naît. Or, le médium, Mme Eusapia, présente des anomalies cérébrales très graves, d'où vient sans doute l'interruption des fonctions de quelques centres cérébraux, tandis que s'accroît l'activité d'autres centres, notamment des centres moteurs. Voilà la cause des singuliers phénomènes médianimiques. Quelquefois, les phénomènes spéciaux aux hypnotisés et aux médiums arrivent, il est vrai, chez des individus normaux, mais au moment d'une profonde émotion, chez les mourants, par exemple, qui pensent à la personne chérie avec toute l'énergie de la période préagonique. La pensée se transmet alors, sous forme d'image, et nous avons le fantôme qu'on appelle aujourd'hui hallucination véridique ou télépathique[147].