»Et justement parce que le phénomène est pathologique et extraordinaire, on le rencontre seulement dans des circonstances graves et chez des individus qui ne présentent pas une grande intelligence, du moins à l'instant de l'accès médianimique. Il est probable que dans les temps très reculés, quand le langage était à l'état embryonnaire, la transmission de la pensée était beaucoup plus fréquente et que beaucoup plus fréquents aussi étaient les phénomènes médianimiques, qu'on appelait alors magie, prophétie[148]. Mais, avec le progrès, avec le perfectionnement de l'écriture et du langage, le moyen de la transmission directe de pensée fut destiné à disparaître complètement, étant devenu inutile et même nuisible(?) et peu commode, parce qu'il trahissait les secrets et communiquait les idées avec une exactitude insuffisante. Quand l'on eut enfin compris que ces formes nécropathiques n'avaient pas l'importance qu'on leur attribuait et qu'elles étaient pathologiques et non divines, on vit diminuer et disparaître les magies, les fantômes, soi-disant miracles, qui étaient presque tous des phénomènes réels, mais médianimiques. Chez les peuples civilisés on ne rencontra plus toutes ces manifestations qu'en des cas très rares, tandis qu'elles continuent sur une vaste échelle chez les peuples sauvages(?) et les individus névropathiques.
»Etudions, observons donc, comme dans la névrose, les convulsions, l'hypnotisme, le sujet plus que le phénomène, et nous trouverons l'explication de celui-ci plus complète et moins merveilleuse qu'elle ne semblait tout d'abord. Pour le moment, défions-nous de cette prétendue finesse d'esprit qui consiste à voir partout des simulateurs et à nous croire seuls les savants, tandis que précisément cette prétention pourrait nous plonger dans l'erreur.
Lombroso.»
Turin, 12 mars 1892.
Voilà qui est parfait. Mais s'il est prudent de se défier d'une finesse d'esprit trop aiguë, l'on doit, ce nous semble, agir de même envers certaines hypothèses très brillantes, très séduisantes sans doute, mais un peu périlleuses...
La théorie du savant italien explique suffisamment certains cas; mais, sans que nous ayons besoin de les préciser, elle reste insuffisante devant d'autres...
Comme le sujet qui nous occupe semble, de par son irritant mystère, posséder, plus que tout autre, le don de susciter des théories et des hypothèses, le lecteur nous permettra de citer, en terminant, pour le bien de sa discipline intellectuelle et de la nôtre propre, les passages suivants du livre admirable et naturellement peu connu de Stallo: la Matière et la Physique moderne. En des études où les faux pas de l'esprit peuvent être si fréquents, on ne saurait trop insister sur les véritables procédés logiques.
Quand un nouveau phénomène se présente à l'homme de science ou à l'observateur ordinaire, cette question se pose à l'esprit de l'un comme de l'autre: Qu'est-ce?—et cette question signifie simplement: De quel fait connu, familier, ce fait étrange en apparence, inconnu jusqu'ici, est-il une nouvelle forme?—de quel fait connu, familier, est-il un déguisement ou une explication? Ou, en tant que l'identité partielle ou totale de plusieurs phénomènes est la base de la classification (une classe étant un certain nombre d'objets ayant une ou plusieurs propriétés en commun), on peut dire aussi que toute explication, y compris l'explication par hypothèse, est, au fond, une classification. Telle étant la nature essentielle de l'explication scientifique, dont l'hypothèse est une forme à titre d'essai, il en résulte qu'aucune hypothèse ne peut être valide, si elle n'identifie tout ou partie du phénomène qu'elle est destinée à expliquer, avec un ou plusieurs autres phénomènes préalablement observés. La première règle, la règle fondamentale de tout raisonnement hypothétique dans la science, peut formellement se résoudre en deux propositions:—la première est que toute hypothèse valide doit être une identification de deux termes: le fait à expliquer et un fait par lequel on l'explique;—et la seconde, que ce dernier fait doit être connu par l'expérience.
D'après la première de ces propositions, toute hypothèse est frivole quand elle substitue une supposition à un fait. C'est ce qu'on appelle, dans le langage scolastique, expliquer obscurum per obscurius, ou bien—la supposition étant l'expression du fait lui-même sous une autre forme, le fait répété—expliquer idem per idem. La frivolité de ces hypothèses confine à une puérilité déplorable quand elles remplacent un fait simple par plusieurs suppositions arbitraires, parmi lesquelles est le fait lui-même... Pour remplir la première condition de sa validité, une hypothèse doit mettre le fait à expliquer en relation avec un ou plusieurs autres faits, en identifiant une partie ou la totalité du premier avec une partie ou la totalité du second. Dans ce sens, on a dit, avec raison, qu'une hypothèse valide réduit le nombre des éléments non compris d'un phénomène.
Quant à la seconde condition de validité des hypothèses: