Le phénomène explicatif (c'est-à-dire celui avec lequel est identifié le phénomène à expliquer) doit être une donnée de l'expérience, elle équivaut en substance à la partie de la première regula philoso-phandi de Newton, dans laquelle il insiste sur ce point que la cause choisie pour l'explication des choses de la nature doit être une vera causa, terme qu'il ne définit pas expressément dans les Principia, mais dont le sens peut être extrait du passage suivant de son Optique: «Dire que chaque espèce de choses est douée d'une qualité spécifique occulte, par laquelle elle agit et produit des effets manifestes, c'est ne rien dire. Mais exprimer deux ou trois principes généraux du mouvement, tirés des phénomènes, et ensuite montrer comment les propriétés et actions de toutes les choses matérielles découlent de ces principes manifestes, ce serait faire un grand pas en philosophie, quand même les œuvres de ces principes ne seraient pas encore découvertes[149]....»
Telles sont les règles d'intellect, qu'en Psychologie occulte, plus encore que partout ailleurs, on devrait avoir constamment présentes, lorsqu'on aborde l'interprétation des phénomènes[150].
CONCLUSIONS
Il est certains sujets qui portent en eux-mêmes leurs conclusions: ce sont ceux qui, exempts de toute intervention, de toute opinion personnelle de l'auteur qui les traite, ne comprennent que le simple énoncé des faits. Nous avons tenu—tout le long de ces pages—à conserver rigoureusement à notre étude ce caractère d'argumentation, pour ainsi dire impersonnelle, d'argumentation par les Faits et rien que par les Faits. Nous effaçant constamment devant eux, nous les avons laissé parler à notre place. En un sujet encore aussi obscur, aussi discuté et dont les conséquences peuvent être si graves, ce système d'exactitude positive s'imposait.
Mais les documents que nous avons voulu donner comme unique soutien à notre thèse ont-ils toutes les garanties qui forment «l'éloquence des Faits»? S'ils ne les possèdent, s'ils ne peuvent pas les posséder toutes (en une science encore si neuve), ils en présentent du moins de suffisantes et, à notre avis, de décisives: d'une part le nombre, de l'autre la qualité des témoignages.—Et c'est sur ce dernier argument qu'il convient surtout d'insister.
Le savant directeur de la Revue scientifique le dit lui-même: «Il n'est pas possible que tant d'hommes distingués d'Angleterre, d'Amérique, de France, d'Allemagne, d'Italie, se soient grossièrement et lourdement trompés. Toutes les objections qu'on leur a faites, ils les avaient pesées et discutées: on ne leur a rien appris, en leur opposant soit le hasard possible, soit la fraude, et ils y avaient songé bien avant qu'on le leur ait reproché; de sorte que j'ai peine à croire que tout leur travail ait été stérile et qu'ils aient expérimenté, médité, réfléchi sur de décevantes illusions[151]».
Si donc les Phénomènes occultes ont tant de peine à se faire admettre de l'Idée contemporaine, ce n'est point surtout parce que les témoignages qui les affirment sont en quantité ou de valeur insuffisantes. Au fond—est-il besoin de le dire?—ce qui prévient les esprits contre l'Occulte, ce qui le leur rend suspect et intolérable, c'est uniquement son inconcevabilité. La question se ramène donc, en dernière analyse, à celle-ci: La concevabilité est-elle—et dans quelle mesure—une preuve de réalité possible?
On sait quels vifs débats cette question a suscités dans la philosophie contemporaine; on connaît les réponses opposées que lui ont faites Stuart Mill et ses élèves d'un côté, Whewel et Herbert Spencer de l'autre. Tandis que les premiers soutiennent que notre incapacité de concevoir une chose n'implique pas forcément son impossibilité, Whewel et Spencer affirment que ce qui est inconcevable ne peut pas être réel ou vrai. Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail de cette discussion philosophique, d'autant que l'on n'ignore pas notre opinion à cet égard; bornons-nous donc à citer les paroles suivantes de Stallo, qui la résument exactement:
«Généralement parlant, l'inconcevabilité d'un fait physique, par suite de son désaccord avec des notions préconçues, n'est pas une preuve de son impossibilité ou de sa non-existence. Le progrès intellectuel consiste presque toujours à rectifier ou renverser de vieilles idées, dont un grand nombre ont été considérées comme évidentes, pendant de longues périodes intellectuelles... On pourrait en accumuler des exemples indéfiniment. Jusqu'à la découverte de la décomposition de l'eau, de la véritable combustion et des affinités relatives du potassium et de l'hydrogène pour l'oxygène, il était impossible de concevoir une substance qui brûlât au contact de l'eau; un des attributs reconnus de l'eau—en d'autres termes, une partie du concept d'eau—était qu'elle est le contraire du feu. Ce concept préalablement était faux, et quand il fut détruit, l'inconcevabilité d'une substance telle que le potassium disparut[152].»