Ce qui rend l'opinion à se faire de ces phénomènes particulièrement malaisée, c'est qu'ici—on le comprend tout de suite—il ne saurait plus être question d'expériences.
Si, à la rigueur, on peut concevoir la possibilité d'une expérimentation quelconque en fait de pressentiments, en réalité, jusqu'ici, cette expérimentation n'a pas été instituée, et l'on est contraint, plus encore que pour les phénomènes précédents, de s'en tenir aux seules observations.
Or, si les histoires mirifiques de prédictions, de prophéties réalisées, abondent dans l'histoire du Merveilleux, en revanche, les cas accompagnés de garanties, sinon rigoureusement scientifiques, du moins sérieuses, sont très rares.
Il existe pourtant un curieux document, revêtu de tous les caractères d'authenticité désirables, et qui, si l'on était certain de l'absolue bonne foi des signataires, relaterait un des cas les plus remarquables d'hallucination collective prémonitoire.
C'est le récit, arrangé naguère par Mérimée, sous la forme de conte quasi fantastique, de la vision qu'eurent Charles XI, roi de Suède, son chancelier, deux de ses conseillers et son vaguemestre.
On nous permettra de le citer ici, ne fût-ce qu'à titre de curiosité:
«Moi, Charles XI, roi de Suède, dans la nuit du 16 au 17 septembre, je fus tourmenté plus que de coutume par ma maladie mélancolique. Je me réveillai à onze heures et demie, quand, ayant dirigé mes yeux par hasard vers ma fenêtre, je m'aperçus qu'il faisait une grande lumière dans la salle des Etats. Je dis au chancelier Bjelke, qui se trouvait dans ma chambre: «Qu'est-ce que cette lumière dans la salle des Etats? Je crois qu'il y a le feu.» Mais, il me répondit: «Oh! non, sire, c'est l'éclat de la lune qui brille contre les vitres des fenêtres.» Je fus content de cette réponse et je me retournai contre le mur pour prendre quelque repos, mais il y avait une grande inquiétude en moi; je me retournai de nouveau et j'aperçus encore l'éclat des vitres. Je dis alors: «Il ne se peut pas que cela soit dans l'ordre.» Mon bien-aimé chancelier reprit: «Oui, c'est bien la lune.» Au même instant entra le conseiller Bjelke, pour prendre de mes nouvelles. Je demandai à cet excellent homme s'il savait que quelque malheur, tel qu'un incendie, se fût produit dans la salle des Etats. Il me répondit, après un silence: «Dieu merci, il n'y a rien; seulement le clair de lune fait croire qu'il y a de la lumière dans la salle des Etats.» Je me tranquillisai un peu, mais, comme je regardais de nouveau du côté de la salle, il me parut qu'il y avait là des gens. Je me levai et mis une robe de chambre; j'ouvris alors la fenêtre et je vis qu'il y avait dans la salle des Etats une quantité de lumières.
»Je dis alors:—Bons serviteurs, cela n'est pas dans l'ordre. Vous savez que celui qui craint Dieu ne craint rien autre au monde. Je veux aller voir là-dedans, pour savoir ce que cela peut être.
»J'ordonnai donc aux assistants de descendre chez le vaguemestre pour lui dire de monter les clefs. Quand il fut venu, j'allai vers le passage secret qui est au-dessous de ma chambre, à droite de la chambre à coucher de Gustave Ericson. Quand nous y fûmes, je dis au vaguemestre d'ouvrir la porte, mais par crainte, il me pria de lui faire la grâce de ne point l'exiger; je priai alors le chancelier, mais lui aussi m'opposa un refus. Je priai alors le conseiller Oscenstiana, qui jamais n'eut peur de rien, d'ouvrir cette porte, mais il me répondit:—J'ai, une fois, juré d'exposer pour Votre Majesté mon corps et mon sang, mais non d'ouvrir cette porte.
»Alors, je commençai moi-même à me sentir confondu, mais, reprenant courage, je pris les clefs, j'ouvris la porte, et je trouvai que tout, dans le passage, était tendu de noir, même le parquet. Moi et toute la compagnie nous étions tout tremblants. Nous allâmes vers la porte des Etats. J'ordonnai de nouveau au vaguemestre d'ouvrir la porte, mais il me supplia de l'épargner; je priai alors les autres personnes qui m'accompagnaient, mais ils me demandèrent la faveur de ne pas faire ce que je voulais. Je pris donc les clefs et ouvris la porte, et quand j'eus avancé le pied, je le retirai aussitôt en grande confusion. J'hésitai un instant, puis je dis: «Bons seigneurs, si vous voulez me suivre, nous verrons ce qui se passe ici, peut-être que le bon Dieu veut nous révéler quelque chose.» Ils me répondirent tous à voix basse: «Oui», et nous entrâmes.