»Mme Paladino s'assit à la table, à cinquante centimètres des rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos; puis, sur sa demande, elle eut le corps et les pieds liés à sa chaise, au moyen de bandes de toile, par trois professeurs, qui lui laissèrent uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à table dans l'ordre suivant: à gauche, Mme Eusapia, M. Lombroso; puis, en suivant, M. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli, Limoncelli, Tamburini; enfin, le docteur Penta, qui complétait le cercle et se trouvait à gauche du médium.
»Sur ma demande formelle, les personnes assises à table plaçaient les mains dans celles de leurs voisins et se mettaient en contact avec eux par les pieds et par les genoux. De la sorte, plus d'équivoque, de doute, ni de malentendu possible.
»MM. Ascensi et Bianchi refusèrent de faire partie du cercle et restèrent debout, derrière MM. Tamburini et Penta.
»Je laissai faire, persuadé que c'était là une combinaison préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à recommander que, tout en observant avec le plus grand soin, chacun se tint tranquille. Les expériences commencèrent à la lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fût bien éclairée....
»Après une longue attente, la table se mit en branle, lentement d'abord, puis avec plus d'énergie; toutefois, les mouvements restèrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux qu'à la séance de samedi. La table réclama spontanément, par des battements de pied représentant des lettres de l'alphabet, que MM. Limoncelli et Penta prissent la place l'un de l'autre. Cette mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. Il n'y eut pas d'opposition et chacun conserva la place qu'il occupait. Un moment après, et avec plus de force cette fois, reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table, de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il l'a déclaré lui-même.
»Tous ces phénomènes, survenus à de longs intervalles, dans l'obscurité et au milieu des conversations, ne furent pas pris au sérieux; on voulut n'y voir que des effets du hasard ou des plaisanteries de quelques-uns des assistants qui avaient voulu s'égayer aux dépens des autres.
»Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la valeur des phénomènes et le plus ou moins de cas à en faire, on entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on trouva à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait placée sur le guéridon, dans l'alcôve, derrière les rideaux. Ce fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi, surprit les expérimentateurs et eut pour conséquence de fixer davantage leur attention. On refit l'obscurité et, à de longs intervalles, à force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques lueurs fugitives. Ce phénomène impressionna MM. Bianchi et Ascensi et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien qu'ils vinrent, à leur tour, prendre place dans le cercle. Au moment de l'apparition des lueurs, et même quelque temps après qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini, à la droite du médium, dirent qu'ils étaient touchés, à divers endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli, déclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair et demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait—à la fois douteux et naïf—que toutes les personnes présentes, comme lui-même, d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en contact réciproque.
»Il se faisait tard, et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus devoir lever la séance et faire rallumer les bougies.
»Pendant que MM. Limoncelli et Vizioli prenaient congé, le médium encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table, causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et faibles obtenus dans la soirée avec ceux du samedi précédent, cherchant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités fortement, et le guéridon qui se trouvait derrière eux s'avancer lentement vers Mme Paladino, toujours assise et liée. A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu, et en pleine lumière, ce fut une stupeur et un ébahissement général. M. Bianchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus de bornes après qu'ils eurent constaté qu'il n'y avait personne et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le parquet, dans la direction du médium. Ce n'est pas tout: le professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en mouvement, la soucoupe était retournée sens dessus dessous, sans que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une parcelle; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait capable de faire un pareil tour.
»En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique, le professeur Bianchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette; mais que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier et allait se mettre à les étudier avec soin, pour en rechercher les causes. Le professeur Lombroso se plaignit du procédé et fit observer à M. Bianchi qu'entre professeurs réunis pour faire en commun des études et des recherches scientifiques, de semblables mystifications, de la part d'un professeur tel que lui, ne pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science. Le professeur Lombroso, en proie à la fois au doute et aux mille idées qui lui mettaient l'esprit à la torture, prit l'engagement d'assister à de nouvelles réunions spirites, à son retour de Naples, l'été prochain.